Eurodéputé, nationaliste hongrois… et agent de Moscou ?

Budapest accuse depuis le printemps 2014 Béla Kovács, un eurodéputé hongrois du parti d’extrême-droite Jobbik, d’être un agent à la solde des Russes. Le Parlement européen vient de lever son immunité mercredi, ouvrant la voie à une possible enquête en Hongrie. 

Cet article est basé sur un article publié dans le journal « La Libre Belgique » le 13 novembre 2014 sous le titre Eurodéputé… Et agent de Moscou ?

« Je n’ai jamais été un membre des services secrets, hongrois ou étrangers, je n’ai jamais coopéré avec eux et je n’ai jamais été contacté par eux », se défend la taupe présumée, depuis que le journal pro-gouvernemental hongrois « Magyar Nemzet » l’a déterré au mois de mai, sur un tuyau des services de renseignements. Mais à la fin du mois de septembre, c’est une vie entière marquée au fer rouge par le KGB, qu’a révélé une solide enquête journalistique publiée par le principal site d’informations en Hongrie, Index.hu. « Une vie toute entière planifiée par les services secrets russes », commente András Dezső, le journaliste qui a enquêté pendant 5 mois, tout en buvant un café à une terrasse dans le centre de Budapest.

« Sur des sites d’extrême-droite on dit que je suis un agent de la CIA ».

Mais à part eux, personne ne conteste la solidité de ses informations, glanées auprès de proches et de personnes qui ont croisé la route de M. Kovács, de la Hongrie au Japon en passant par la Russie et même auprès d’anciens agents du KGB.

« C’est le meilleur article qui est sorti depuis des mois en Hongrie », confirme un de ses confrères dans un journal pro-gouvernemental.

Le Japon, nid d’espion

Béla Kovács est le fruit, en 1960, d’une liaison entre un officier russe du KGB et d’une jeune hongroise de 16 ans qui le placera dans un orphelinat à Budapest. Son père adoptif, simple ouvrier, est recruté pour rénover les habitations des diplomates hongrois en mission à l’étranger puis propulsé en 1976 au poste de super-intendant de l’ambassade de Hongrie à Tokyo. C’est donc au Japon – un nid d’espions stratégique pendant la guerre froide – que le jeune Béla, qui va au lycée puis à l’Université américaine, rencontre celle qui deviendra son épouse : une citoyenne soviétique du nom de Svetlana Istoshina.

Elle est à l’époque Svetlana Omiya, du nom de son mari japonais, un scientifique dans le nucléaire rencontré à l’Université de Moscou, à qui elle est officiellement mariée à ce jour encore. Au milieu des années 80, elle obtient la citoyenneté autrichienne via une procédure simplifiée et un mariage blanc avec une figure du crime en Autriche. Il n’était pas inhabituel pour le KGB de faire réaliser ses basses-œuvres par des criminels, écrit Index. Svetlana Schön parcourt le monde pour délivrer des messages en Asie, en Scandinavie et en Europe de l’Ouest. Dans les années 80 et 90, la vie du couple se passe entre la Hongrie, l’Autriche et la Russie, où Béla Kovacs termine ses études à l’Université de Moscou.

« KGBéla », le temps de l’extrême-droite

C’est un homme aisé qui a créé plusieurs entreprises commerciales à Moscou et à Tokyo qui se réinstalle pour de bon à Budapest en 2003. Deux ans après son retour en Hongrie, Kovács rejoint un jeune mouvement d’extrême-droite en pleine ascension : le « Mouvement pour une meilleure Hongrie » (Jobbik). Il gravit rapidement les échelons, à coup de généreuses donations et créé l’année de son arrivée le comité pour les affaires étrangères du parti, qu’il préside depuis. Il admet avoir financé une partie de la campagne du parti pour les législatives en 2006, mais nie que l’argent provienne des services de renseignement russes. Au sein du Jobbik, ses liens privilégiés avec la Russie – dont il ne se cache d’ailleurs pas – lui valent le surnom de « KGBéla ».

« En 2008, à son initiative, il emmène à Moscou le président du parti, Gábor Vona. C’est à peu près le moment où le Jobbik commence à avoir une politique étrangère pro-russe », écrit Index.

Depuis, le soutien du 2e parti de Hongrie à la politique étrangère russe est indéfectible: il réclame la sortie de la Hongrie de l’Union européenne et prône l’intégration au projet géopolitique russe d’« Union eurasienne ».

Marine Le Pen, coqueluche des Russes

L’autre fait d’armes de Béla Kovács, c’est d’être l’artisan de la création, à Budapest en 2009, d’un rassemblement de forces d’extrême-droite en Europe : l’Alliance européenne des mouvements nationaux (AEMN), qui rassemble entre autres le Front National (le FN l’a quitté depuis) et les Nationaux-démocrates de Suède. Un levier qui permettrait à Moscou de peser sur les affaires du parlement européen. Dans un enregistrement audio – obtenu auprès d’une source anonyme – on peut entendre Béla Kovács confirmer que, pour les Russes, le Front National de Marine Le Pen, est une pièce essentielle. Il affirme même :

« Il y avait un plan concret pour créer un groupe [au parlement européen] contrôlé par les Russes, sous le leadership de Marine Le Pen ».

Mais le Front National quittera l’AEMN à la fin de l’année 2013 et c’est d’ailleurs Kovács lui-même qui succédera à Bruno Gollnisch à sa présidence.

« Ces allégations sont totalement fantaisistes. Personne ne nous achète », a réagit Ludovic de Danne, conseiller aux affaires européennes de Marine Le Pen.

Pourquoi les services secrets hongrois ont-ils décidés de « griller » la taupe en livrant l’information à la presse en mai ? Ils suivaient pourtant de près, dès 2009, ses voyages fréquents à Moscou et ses réunions secrètes avec des diplomates russes, en coopération avec les services secrets français, belges et allemands, affirme Index.

« Le gouvernement a sans doute tenté de déstabiliser le Jobbik en vue des élections européennes, tout en sachant qu’il n’y avait pas de preuves qui embarrasseraient Moscou et compromettraient leurs relations », avance András Dezső.

Si la commission des affaires juridiques du Parlement européen – actuellement en attente des pièces justificatives réclamées aux autorités hongroises – se prononce en faveur de la levée de l’immunité de l’eurodéputé et qu’il est reconnu coupable par la justice hongroise, Béla Kovács encourt une peine de huit années de prison, a indiqué le procureur général hongrois à « Newsweek ».

« C’était un agent d’influence, chargé de faire valoir les intérêts russes. Combien y-a-t-il de Béla Kovács en Europe ? C’est ça la vraie question », dit le journaliste. « « Beaucoup », m’a-on dit… ».

Lire un article publié en anglais sur Index.hu : A glorious match made in Russia.

Corentin Léotard