Petite (et amicale) joute linguistique franco-hongroise

Si l’on organisait aujourd’hui une rencontre de football France-Hongrie, je ne me risquerais guère à parier sur la victoire de telle ou telle équipe. Par contre, si la confrontation était organisée entre les deux langues, je miserais volontiers sur un résultat nul.

L’un de mes professeurs (hongrois) de la Sorbonne déclarait volontiers que « la distance est la même de Paris à Budapest que de Budapest à Paris », boutade un peu facile pour exprimer une égalité des difficultés à apprendre l’une ou l’autre de ces langues par les locuteurs de l’autre langue.

Le hongrois a la réputation d’être une langue particulièrement difficile, sinon impossible à assimiler. Jugement pour le moins exagéré, le plus souvent émis par des personnes qui ne l’ont pas abordée. Et le français, alors ? Dans un genre totalement différent, voilà une langue fort belle, certes, tout comme le hongrois, mais redoutable pour qui veut la posséder. Un peu comme une belle capricieuse et volage qui se ferait courtiser. Alors que, plus « viril », plus carré, le hongrois, par sa logique implacable, offre un abord plus direct. Parmi les principales différences, la quasi absence dans le hongrois de ces exceptions qui fourmillent dans notre langue. Autre différence : la forme périphrastique du français face à une langue hongroise plus concise, plus ramassée. Mais offrant un mode de pensée radicalement différent du nôtre dont il conviendra impérativement de s’imprégner dès les premières leçons, sans quoi l’approche sera impossible. Le français, par contre, pouvant s’assimiler de façon plus progressive, plus étalée dans le temps.

Parfaitement structuré, le hongrois, notamment par sa forme agglutinante, offre un système original et logique, base solide sur laquelle repose tout l’édifice et avec laquelle il est pratiquement impossible de tricher. A la différence du français, moins concis, plus bavard, langue avec laquelle on prendra plus facilement des libertés et où même les puristes les plus aguerris pourront se perdre. Pensons par exemple au cruel labyrinthe de nos conjugaisons (imparfait du subjonctif), à l’usage des modes (subjonctif/indicatif), à la règle des accords ou même à la simple orthographe. Pas si simple que cela, comme vous le dira Bernard Pivot. Je n’ai pas fréquenté les bancs de l’école hongroise, mais j’ai du mal à imaginer une dictée hongroise. Qui n’a pas consulté chez nous son Bescherelle ou son Petit Robert pour vérifier tel usage ou telle orthographe ? Des fautes sont également possibles en hongrois, certes, mais pas à ce point.

Sans vouloir jouer les Trissotins, d’autant que je ne suis pas un as de la grammaire, et au risque de lasser le lecteur, qu’il me soit permis d’illustrer mon propos par deux exemples tout simples. On sait que les verbes du premier groupe prennent un –s à la deuxième personne de l’indicatif et du subjonctif. Terminaison qui disparaît à l’impératif (« Il faudra que tu y penses », « Pense donc ! »). Facile, me direz-vous. Mais… un « –s » qui revient au galop si ledit impératif est suivi d’une voyelle, euphonie oblige (« Penses-y ! »). Autre difficulté du côté des verbes: cette différence entre l’indicatif et le subjonctif ou encore notre futur antérieur ou notre plus-que-parfait.

Mais le hongrois, dans un tout autre genre, n’est pas en reste. Pensons, simple exemple entre mille, à cette absence de génitif/complément de nom qui oblige le locuteur à une petite gymnastique guère confortable. Pour parler par exemple de « la niche du chien de la fille de ma voisine », vous serez contraint de dire: « à ma vosine sa fille son chien sa niche »… Donc le tout inversé. C’est ainsi que la fameuse « place des Héros » de Budapest s’appelle en hongrois « Les héros sa place » (car en plus, pour corser le tout, le pronom possessif des héros, considérés comme un collectif, sera mis au singulier). Mais bon, l’exercice n’est pas sorcier et l’on s’y fait vite. Et ce n’est encore ici qu’un exemple parmi les plus simples. Des phrases souvent inversées, donc (ce qui n’est pas pour faciliter la tâche des interprètes), mais, en contre partie, une structure ramassée et économe du superflu. Pour en terminer avec un exemple assez révélateur : lorsque le complément d’un verbe est à la deuxième personne du singulier, vous ne le mentionnerez pas, mais vous vous contenterez d’insérer un -l entre la racine du verbe et sa désinence. Comme si, pour dire « je t’aime » en français, vous deviez dire « j’aimle » (« szeretlek »). Rassurez-vous : les jeunes Français expatriés, on comprendra aisément pourquoi, l’ont vite assimilé !

Parmi les difficultés du français, la prononciation est également le plus souvent citée. Pensez à notre innocent petit -e- apparemment inoffensif qui peut se prononcer -e- ou -é- ou être muet, mais aussi de muer en -a- (« chercher la femme »). Et surtout (comme en anglais) avec ces syllabes avalées. De sorte que, lorsque j’entends dire un « je-ne-sais-pas » bien articulé, je suis prêt à parier avoir affaire à un étranger, le Français le prononçant plutôt en deux petites syllabes [šépa]. Élision impossible dans la langue hongroise où toute syllabe porte une valeur. Mais gare aux voyelles mal prononcées ! Car, les voyelles hongroises, selon qu’elles portent ou non l’accent, doivent être prononcées différemment, très ouvertes ou très fermées, sans compter la longueur qui peut varier. Cet impératif de parfaite articulation constituant un exercice épuisant pour nos petites mâchoires… Nous autres, Français, dont l’accent en hongrois se reconnaît à ces -á- et -a- prononcés de façon indifférente. Mais attention ! Une faute qui peut dans certains cas s’avérer fatale. Car une syllabe mal articulée pourra transformer un terme poli en un terme grossier d’écriture voisine. Un point sur lequel les Hongrois, un peu coquins, nous guettent toujours non sans petite une délectation !

Mais laissons là cet aperçu par trop fastidieux, voire un peu pédant, et partiel. Intéressons-nous plutôt à celles et ceux qui, de part et d’autre, se lancent dans l’apprentissage de l’autre langue. A la différence d’autres langues, tel l’anglais, j’y vois quasi exclusivement pour motivation un attrait pour la langue et la culture de l’autre sans arrière-pensée d’ordre purement pratique. S’ils sont loin de constituer la majorité, les efforts entrepris méritent notre admiration et nous vont droit au cœur, les uns et les autres.

Deux langues qui ne se laissent pas facilement apprivoiser, certes, mais un exercice qui en vaut largement la peine. Et que de plaisirs il procurera in fine ! Avec nos amis expatriés et nos amis hongrois francophones, nous sommes là pour en témoigner.

Pierre Waline