Après 1990 en Hongrie, du salaire en liquide à la carte de crédit

Quand j’ai commencé à comprendre le hongrois, j’écoutais attentivement mes voisins dans les transports en commun ou mes étudiants lors des pauses et je m’amusais à compter le nombre de fois où ils prononçaient le mot « pénz » qui signifie argent.

Le changement de régime s’accompagna en effet de bouleversements phénoménaux. Le premier d’entre eux eut des conséquences redoutables sur la vie courante des gens : il s’agit de l’inflation galopante qui régna en Hongrie durant les années 1990 pour atteindre un rythme annuel avoisinant les 40%. Les prix – y compris ceux des produits de première nécessité – augmentaient jour après jour alors même que le chômage faisait des ravages et que les salaires de ceux qui avaient un travail ne suivaient pas. Les Tziganes et les personnes âgées étaient les premières victimes de cette inflation et, chose impensable sous l’ancien régime, on vit apparaître dans les rues de Budapest des mendiants ou des stands de soupe populaire.

Le deuxième phénomène fut naturellement l’accès aux devises. Véritable sésame qui permettait d’acheter dans les magasins pour étrangers des produits de luxe comme les cigarettes ou les alcools, les devises faisaient l’objet d’un marché noir très ostentatoire dans les rues de Budapest sous l’ancien régime. Le café Gourmand situé, ironie du sort, en face de l’institut culturel soviétique Puskin était une plaque tournante de ce trafic mais partout dans le centre-ville et les endroits touristiques, celui qui avait les caractéristiques d’un étranger était sûr d’entendre susurrer à son oreille le mot « change ». Ces trafiquants étaient réputés pour leur habileté à flouer leurs « clients » en oubliant quelques billets verts de 1000 forint lors d’une transaction qui se faisait en général sous un porche ou autre endroit sombre. Ce n’était en tout cas jamais une bonne affaire et par ailleurs, il se disait que la police était plus ou moins complice. En tout cas, les trafiquants n’avaient jamais l’air inquiets.

Le troisième phénomène concerna l’émergence d’un système bancaire concurrentiel et des services afférents au premier rang desquels se trouvait le compte en banque. Avant 1990, la règle était pour le Hongrois moyen de porter en permanence sur lui l’ensemble de ses économies qui se résumait souvent à son salaire du mois. Seul aspect positif, il pouvait ainsi payer rapidement le produit tant recherché qu’il trouvait par hasard dans les petites échoppes privées qui existaient déjà à l’époque. Les salaires étaient d’ailleurs versés en liquide et je me souviens avec quelques sueurs froides avoir de nombreuses fois transporté à pied à travers la ville et dans le métro la paie de tous les enseignants de l’école française dont j’étais le président dans un vulgaire cartable.

L’émergence du compte en banque fut une vraie révolution et de nombreux Hongrois se méfiaient de cette invention. A tel point que lorsqu’il me fallut payer le premier appartement que j’ai acheté à Budapest en juillet 1996, la vendeuse qui n’avait pas de compte en ouvrit un dans la même banque que moi et récupéra l’argent en liquide dés l’acte de vente signé. Quand je vois à quel point les Budapestois sont devenus des adeptes de la carte de crédit, je me dis que c’est sans doute à ce genre de détail qu’on mesure l’ampleur des changements depuis 27 ans.

Philippe Gustin