« Vous aussi vous allez blaguer sur l’Holocauste, comme Charlie Hebdo ? »

Vendredi soir, Gergely Kovács, le président du Parti satirique du chien à deux queues (MKKP) a tenté de répondre avec humour au journaliste de la chaîne conservatrice Echo TV. Le moment, surréaliste, témoigne bien du fossé culturel et politique qui peut parfois séparer les « deux Hongrie ».

Vendredi soir, l’invité de la rédaction de Vilmos Velkovics n’était autre que Gergely Kovács, le président du Parti du chien à deux queues (MKKP), organisation satirique considérée comme l’un des responsables de l’échec du référendum voulu par Viktor Orbán contre les réfugiés. La raison ? La contre-campagne d’affichage à travers tout le pays, durant laquelle des messages tous plus absurdes les uns que les autres concurrençaient la propagande gouvernementale, créant un véritable engouement à travers le pays. Fort de son succès, le MKKP a déclaré vouloir entrer en politique et s’est allié récemment au mouvement Momentum pour réclamer une consultation municipale sur l’organisation des Jeux olympiques à Budapest.

Face aux questions inquisitrices du journaliste d’Echo TV, l’activiste n’a pas manqué de manier l’arme de l’humour pour pointer ça et là les dérives du Fidesz au pouvoir. Gergely Kovács a notamment tourné en dérision la rhétorique conspirationniste du Fidesz et de Viktor Orbán, sans toujours bien se faire comprendre. Verbatim.


(à partir de 6’30)


Vilmos Velkovics : Nous accueillons dans notre studio Gergely Kovács, président du Parti du chien à deux queues, avec qui l’on va parler de lui, des Jeux olympiques.

Gergely Kovács : Bonsoir.

Mais aussi des petites blagues, des petites blagues politiques… Si je suis bien informé, vous êtes devenu le porte-parole de Lajos Simicska, c’est bien ça ? (ndlr : Lajos Simicska est un ancien soutien de Viktor Orbán. Puissant oligarque et homme de médias, il s’est depuis juré de faire tomber son ancien ami. Cf. notre article)

En fait je suis à la fois le porte-parole de Simicska et de George Soros.

La campagne de récolte des signatures pour le référendum olympique vient de toucher à sa fin. Combien de signatures avez-vous récoltées ?

Nous avons essayé d’en récolter le moins possible. Nous n’en avons récoltées que 4500, et je dois dire que nous sommes très tristes du résultat, qu’il y ait eu autant de signatures. Bon, je dois aussi dire que ces 260 000, ça n’est pas tant que ça… István Tarlós (ndlr : le maire Fidesz de Budapest) s’est quand même fait élire avec quasiment 30 000 voix de plus lors des dernières municipales, donc c’est bien sûr à lui de continuer à prendre les décisions. Nous disons qu’il y a ici trahison à la patrie, une trahison à plusieurs niveaux…



C’est-à-dire ?

Eh bien il n’y a pas que les organisations financées et représentant les intérêts étrangers, la fameuse « puissance de l’ombre » (ndlr: référence à l’expression háttérhatalom à connotation antisémite, employée en mai dernier par Viktor Orbán pour critiquer l’ingérence supposée de George Soros dans le jeu politique hongrois. Cf. notre article.) comme Momentum ou bien nous-mêmes… en fait tous les partis d’opposition ont trahi leur patrie en soutenant la campagne pour un référendum olympique… Mais le gouvernement aussi ! Le gouvernement a commis une véritable faute en laissant le Comité international olympique décider si la Hongrie pourra organiser les jeux. Nous ne pouvons accepter qu’une décision qui engage la vie de millions de Hongrois pour les cent prochaines années soit entre les mains de bureaucrates de Bruxelles ou de Lausanne…(ndlr : Gergely Kovács fait ici référence à la rhétorique « anti-Bruxelles » de Viktor Orbán depuis la crise des réfugiés. Cf. notre article.)

Vous avez déclaré il y a quelques temps qu’il ne faut pas prendre vos campagne avec sérieux… Maintenant on a l’impression que vous vous prenez au sérieux, ou bien est-ce là encore une blague ?

La réalité, c’est que nous ne faisons pas ce que nous voudrions faire. Des gens comme nous, qui ne vivent que de l’argent étranger et qui ne savent même pas qui les finance, ne peuvent pas faire de la politique normalement. Là nous étions incapables de faire la campagne pour le référendum olympique, même si nous sommes contre les jeux… Bien sûr, la semaine prochaine nous afficherons en grand la façon dont nous utilisons l’argent de nos 2000 contributeurs, même si nous ne dirons pas la vérité.

Enfin, vous recevez de l’argent d’ailleurs… Si l’on pense aux affiches de vos précédentes campagnes, vous aviez utilisé les emplacements de Lajos Simicska. Vous êtes toujours en lien avec lui ? (ndlr : voir la contre-campagne référendaire du MKKP sur le quota de réfugiés. Cf. notre article).

Peu de gens savent que George Soros et Lajos Simicska ont un enfant caché, qui est lui-même propriétaire d’une société d’affichage, et c’est bien sûr lui qui nous les a loués…

Donc de leur enfant commun…

Oui, il nous a fait un bon prix.

Parce que bon, ça a peut-être un rôle dans le fait que vos affaires restent rentables… Vu que vous n’avez dépensé que la moitié de ce que le gouvernement avait comme budget pour sa campagne, j’ai pensé que Lajos Simicska vous avait attribué les emplacements gratuitement…

En fait, c’était intéressant à court terme, car vu que nous sommes un parti politique, il nous faudrait également notre propre entreprise d’affichage pour pouvoir détourner de l’argent sans souci.

Votre lien avec George Soros, il passe par Átlátszó, c’est bien ça ? (ndlr : Átlátszó est un site d’investigation hongrois, fondé par Attila Mong, un ancien journaliste d’Origo. Cf. notre article).

Simicska nous a a présenté à George Soros, mais c’est vraiment à travers leur enfant commun que nous gardons contact.

Le vice-président du MKKP travaille également pour Átlátszó 

Plusieurs de nos vice-présidents effectivement.

Je ne suis au courant que pour l’un d’entre eux. Bien. Bon, dans le civil, vous êtes graphistes, vous concevez des sites Internet. Vous avez déclaré être pour une large part autodidacte. En réalité, vous vous y connaissez en quoi ?

C’est vrai que je travaille comme graphiste, mais vous savez j’essaye de gagner les élections, donc je m’y prépare. C’est d’ailleurs pour ça que je viens à ce genre d’émission, pour savoir quelles questions on va me poser, ce que nous pouvons dire ou ne pas dire…

Et vous pensez que vous commencez à vous y connaître ?

Je ne sais pas, nous nous rendons compte de quelques problèmes, qui sont notamment apparus avec cette campagne sur le référendum olympique… En fait, je pense que le gouvernement a également trahi la patrie en…

Vous commencez à vous y connaître en politique ?

Je le dis, nous nous rendons compte que… Le gouvernement a commis cette erreur, sur les sujets comme la liberté d’expression…

Ce sont des sujets très intéressants. Vous commencez à vous y connaître en politique ?

Là en fait j’apprends à faire l’électricité chez moi, et dans le temps qui me reste, j’essaye de me former à la politique.

Vous avez étudié la sociologie, les mathématiques, les sciences vétérinaires…

Également comment fabriquer des vaisseaux spatiaux…

… bref à chaque fois vous n’êtes pas allé au bout…Quel est votre niveau de diplôme le plus élevé ?

Le baccalauréat.

Vous n’avez pas considéré important d’aller plus loin ?

Non pas vraiment, de toute façon l’éducation en Hongrie est complètement inutile, mes enfants iront d’ailleurs étudier à l’étranger… Nous aimerions continuer à détruire le système scolaire…

Vous avez des enfants ?

Pas encore.

Car vous aviez dit que vous aimeriez avoir un enfant pour l’utiliser pendant la campagne…

Hélas, je dois en louer.

C’est juste pour ça que vous voudriez un enfant ? Pour l’utiliser pendant la campagne ?

C’est vrai que c’est la principale raison, mais c’est aussi pour ça que nous voulions accueillir plusieurs millions de réfugiés, car ç’aurait été plus simple d’adopter un petit Noir ou un enfant d’origine asiatique.

Vous avez déclaré travailler comme graphiste chez vous, 3-4h par jour, ne pas avoir à aller au bureau, pourtant vous ne souhaitez pas dire pour qui vous travaillez ? Pourquoi est-ce important de le cacher ?

C’est aussi le cas des gens auprès de qui nous avons loué les emplacements publicitaires ou auprès de qui nous avons imprimé les affiches, ils n’ont pas jugé que ce serait une bonne chose de donner leurs noms. C’est le monde dans lequel nous vivons. Le cap est bon, mais nous sommes hélas encore loin de la Russie. De ce point de vue, la Hongrie doit encore fournir quelques efforts (ndlr : si le terme d’amitié est abusif, la relation russo-hongroise est au beau fixe depuis quelques années. Beaucoup de Hongrois reprochent à Viktor Orbán ses accointances avec le régime de Vladimir Poutine. Cf. notre article).

Parlons de vos relations avec les autres partis politiques. Là vous avez récolté les signatures avec le mouvement Momentum. Est-il envisageable que vous vous alliez lors des prochaines élections ?

Malheureusement, ce n’est pas le genre de décision qui nous appartient. Ce sont les gens qui nous financent, et que nous ne connaissons pas, qui vous décider à notre place. Hélas je n’ai pas les compétences pour me prononcer sur ces questions de parti.

Concernant votre relation avec la population et vos électeurs, tout se passe uniquement sur Internet ?

Principalement oui. Nous gardons le contact surtout grâce à iWiW et aux fax… (ndlr : iWiW a été créé en 2002 avant Facebook et est rapidement devenu un Hungarikum, c’est à dire une fierté nationale. Le site a hélas fermé en 2014. Cf. notre article)

… iWiW qui n’existe plus depuis plusieurs années…

Ce qui n’empêche pas de l’utiliser… Mais c’est vrai que nous utilisons beaucoup le fax. C’est très efficace.

Vous utilisez donc surtout Facebook. J’ai regardé hier votre page, et j’ai vu une image que vous avez mise en ligne, avec la Grande Hongrie et les couleurs nationales, avec comme inscription « A bas le triathlon » (ndlr : « Vesszen a Triatlon » est un jeu de mot avec « Vesszen a Trianon » (« A bas Trianon »), référence aux affiches dénonçant pendant l’entre-deux-guerres le traité de paix qui s’est conclu en 1920 par un démembrement de l’ancien royaume de Hongrie. L’illustration incriminée est visible ici sur 168óra ; le parti d’extrême-droite Jobbik en avait également fait une affiche, sans blaguer cette fois-ci).

Oui c’est vraiment choquant ; nous allons d’ailleurs porter plainte contre nous-mêmes. Le fait qu’un drapeau hongrois apparaisse de la sorte, c’est à coup sûr une trahison à la patrie. Sans parler du fait de discréditer le triathlon, le sport historique des Hongrois.

C’est juste que vous avez déclaré il y a quelques temps qu’il n’était pas utile de s’occuper des gens pour qui Trianon, le sentiment national étaient des choses importantes…

Oui nous savions à la base, qu’il valait mieux s’occuper du biathlon…

Mais là il s’agit de choses qui affectent les Hongrois…

Bien sûr, moi aussi je sais que le triathlon est le sport millénaire des Hongrois…

Je ne parle pas du triathlon… Je parle de Trianon, de la carte de la grande Hongrie, et des couleurs nationales…

Vous parlez du triathlon là, non ?

Je parle de Tri-a-non…

Ha oui, je comprends maintenant. Mais j’ai déjà dit dans la campagne que nous ne disons pas ce que nous pensons, on n’y peut rien si on ne dit pas ce que nous aimerions dire.

Vous ne modérez pas vos commentaires et l’un d’eux dit justement que le parti devient comme Charlie Hebdo. C’est quelque chose que vous reconnaissez ?

Oui ce sont des braves types ; nous les avons déjà rencontrés. Ils étaient venus nous interviewer et nous ont accompagnés. Il y avait des gardes du corps, c’était un peu impressionnant.

Vous allez aussi vous mettre à faire des blagues sur l’Holocauste, comme eux ?

Nous n’avons pas encore réfléchi à ça, mais c’est une bonne idée, surtout si nous pouvions avoir une petite chronique sur Echo TV (ndlr : Echo TV, chaîne sur laquelle se déroule l’interview, est réputée pour son soutien sans faille au gouvernement dirigé par Viktor Orbán. Sa ligne éditoriale est très conservatrice. Y officie notamment Zsolt Bayer, journaliste connu pour ses sorties antisémites. Cf. notre article).

Donc vous n’excluez pas de faire de l’humour sur l’Holocauste ?

Si nous avons une émission sur Echo TV, c’est tout à fait envisageable.

Bon. Vous vous souvenez des propos d’un des vice-présidents de Momentum, comme quoi il n’arrivait pas à supporter les gens de la province ? Ils avaient alors dit que c’était de l’humour. Vous, vous trouvez ça drôle ?

C’est vrai que moi ça ne m’a pas fait rire, mais ça a sûrement dû faire rire des gens.

Vous avez dit à Momentum que ça n’avait pas été une bonne idée de dire ça ?

C’était un papier ironique. Chacun peut faire exprès de ne pas le comprendre.

Vous vous définissez comment politiquement ? De gauche ? De droite ? Parce que Momentum a déclaré vouloir secouer la gauche…Vous assumez ce positionnement ?

Non, nous nous définissons comme un parti centriste démagogue et populiste. Sauf quand il s’agit de réfugiés. Nous nous définissons alors de gauche et nous nous positionnons pour que plusieurs millions de migrants trouvent leur place en Hongrie.

Quel est le rôle de votre programme ? Vous avez dit que le plus important n’était pas les gens, mais à 80% le programme.

Bien sûr, c’est pour ça que nous ne pouvons envisager qu’un accord programmatique avec les autres partis.

Car vous avez parlé de « puissance de l’ombre » avec Simicska et Soros…

Non ça c’est différent. Eux disent juste ce que nous devons faire. Notre programme, c’est « bière gratuite à vie » et « baisse généralisée des impôts ».

Vous avez également déclaré que ce sont ceux qui laissaient des commentaires qui écrivaient votre programme. Sur ces deux propositions, qui a proposé quoi ?

Ce sont eux qui ont ajouté 20 ans à la vie éternelle, et je crois que ce sont aussi eux qui ont proposé d’élargir la gratuité à d’autres types d’alcool.

Vous lisez les sondages d’opinion ?

Oui, j’ai l’habitude de lire le Kutyostat (ndlr : il s’agit d’une rubrique parodique sur le site du MKKP), la seule société de sondage indépendante… Aux dernières nouvelles, nous avions 117%. Nous devons faire attention à ne pas gagner avec trop d’avance.

«Question con, réponse con» : la réponse du MKKP à la campagne d’Orbán