Un chamane au secours de la Hongrie !

Curieuse scène ce 23 mars sous la coupole du Parlement hongrois. Un individu en guenilles se livre à une étonnante danse mystique autour de la sainte couronne hongroise, sous le regard d’un petit public venu assister à la scène et de quelques cameramen filmant l’évènement.

Lors du premier visionnage de la vidéo postée sur Youtube, on se frotte les yeux, mi-amusé, mi-inquiet. Dans le contexte politique actuel de la Hongrie, la vigilance est une vertu et le procès d’intention une nécessité. Et l’imagination s’emballe. On se représente déjà, dès le lendemain, Viktor Orbán, auréolé de son costume très gaullien d’homme providentiel, prononcer un nouveau discours à la Nation. Il annonce l’avènement d’une nouvelle (très) Grande Hongrie, allant de la patrie originelle des Finno-ougriens au bassin des Carpates, en passant par le Lévédia et l’Etelköz. La force armée hongroise étant ce qu’elle est, il promet d’octroyer la citoyenneté magyare à tous les Khantis et Mansis vivant encore au bord de la rivière Ob ainsi qu’à tous les Saami, Finlandais et Carréliens qui en feraient la demande. La République est cette fois réellement abolie au profit d’une confédération de sept collectivités tribales, malgré les protestations de l’Union européenne. Viktor Orbán se pose comme le rassembleur du peuple, au-delà de l’Histoire. Les Hongrois n’ont que trop souffert ! L’heure de la réconciliation des Chrétiens et des Chamanes est venue…

Les prédictions formulées dans notre article du 13 janvier se réalisent donc enfin ! Après la prière collective organisée par le maire de Csepel afin de sauver Viktor Orbán, nous nous demandions vers quoi se tournerait le parlement : chamanisme, sorcellerie ou même sacrifices humains. La réponse nous saute ici aux yeux ! Les plus hautes autorités du pays se seraient définitivement prononcées pour les cérémonies païennes ! Pourtant, la personne masquée tapant sur un tambour autour de la couronne des rois de Hongrie n’est pas venue menacer la toute puissance du christianisme au cœur du pouvoir d’Etat. Il s’agit d’Ojun Adigzsi See-Oglu, prêtre chamane de la république russe de Tovou, en visite quelques jours à Budapest sur invitation de la chanteuse Éva Kanalás. Vêtu d’habits traditionnels et un tambour à la main, le chamane a effectué une danse rituelle afin de « renforcer » la Hongrie et lui permettre de « surmonter ses nombreux problèmes ». Les soldats chargés de la protection de la couronne l’ont observé d’un visage impassible. Mais la scène filmée et mise en ligne a provoqué l’hilarité des internautes hongrois.

Chrétienté ou paganisme ?

Ces dernières années, on assiste à un regain d’intérêt pour le paganisme dans certains milieux très conservateurs hongrois. Pourtant, l’extrême-droite reste très clivée entre un attachement infaillible aux racines chrétiennes de l’État et au contraire la vénération d’anciens rites païens, considérés par certains comme la « vraie religion » magyare. Même le Jobbik, qui s’appuie fortement sur le christianisme, reprend volontiers à son compte certains éléments de l’imaginaire mythologique, tels que l’oiseau Turul ou le Cerf merveilleux (csodaszarvas). En revanche, ce rituel ne devait pas être du goût du parti populaire chrétien-démocrate (KDNP), qui n’a pas encore réagi. Certains internautes déplorent en revanche que ce genre de cérémonie puisse être organisée en toute impunité alors qu’il y a deux mois, deux journalistes d’Index ont été virés pour avoir chanté une petite chanson de Noël dans les couloirs du parlement :

La cérémonie de purification de la couronne organisée sous les ors de la république est ainsi évoquée comme une invitation de la chanteuse traditionnaliste Éva Kanalás, connue pour s’intéresser depuis de nombreuses années aux origines finno-ougriennes des Hongrois. Elle effectue actuellement des recherches ethnographiques en Asie centrale et c’est à cette occasion qu’elle a rencontré ce danseur chamane. Notre mauvaise foi ne fera en tout cas pas beaucoup de cas de ces explications trop rationnelles à notre goût. Trop peu désireux de quitter tout de suite notre transe extatique, c’est avec un certain amusement que nous imaginons les prochaines festivités nationales avec de sanglants sacrifices sur la place Kossuth ! Peut-être y verrons-nous notre ami Viktor s’avancer vers la foule en costume de cervidé céleste.

Avec Ludovic Lepeltier-Kutasi

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Vincent Baumgartner