De la fierté mal placée ?

A la belle époque où je travaillais ici, dans un pays qui vivait encore en paix et presque dans la prospérité (ou du moins, qui attirait en masse les investisseurs étrangers : 1992-1996), j’avais écrit, dans un petit guide à l’usage de nos hommes d’affaires: «Le Hongrois n’est ni vaniteux, ni orgueilleux, mais fier», prenant en sous-entendu le mot «fier» comme une qualité (dans ma pensée secrète, un peu face à la vanité française et à l’orgueil allemand…). Guide où je mettais aussi en garde mes compatriotes contre toute allusion aux beautés du Grand Trianon, démarche «suicidaire», disais-je, mais alors plutôt sur un ton badin que vraiment grave…

Si c’était à refaire, je m’exprimerais bien différemment aujourd’hui. Quand je revois les discours prononcés le 15 mars par Viktor Orbán, que ce soit le cru 2011 ou la cuvée 2012 (quelques décibels en plus), je suis plus que perplexe. Perplexe, voire inquiet, je le suis surtout en voyant la foule de ses admiratrices/teurs. Une foule qui, quoi qu’il advienne, restera toujours fascinée par ce grand combattant, défenseur de la Nation, de la Hungarité (magyarság) – en deçà et au-delà des frontières. Quoi qu’il advienne, contre vents et marées, contre Bruxelles et Strasbourg voire contre Francfort, Washington et le monde entier (sauf la Chine?…) qui, décidément ne comprend rien ou ne veut rien comprendre… Chacun connaît cette histoire d’autoroute prise à contre sens et les remarques du contrevenant pestant contre tous ces automobilistes cinglés qui roulent à sa rencontre.

« L’Europe est comme l’alcool. Elle nous grise et nous fait faire de grands projets, mais une fois dégrisé elle nous déçoit et nous désespère », Viktor Orban lors de son Discours à la Nation, le 7 février dernier
Complexes

Les Hongrois peuvent être fiers, c’est évident, et je serais de bien mauvaise foi si je le niais. Je ne vais pas ici rappeler toute la richesse de leur culture au sens le plus large (arts, littérature, sciences). Richesse au demeurant largement reconnue par nombre de mes compatriotes, admirateurs de Vasarely à Brassaï en passant par Cziffra, Arthur Koestler et Sir Georg Solti. Richesse et courage aussi, à en juger par les références aux héros de 56 que j’entends toujours vanter dans mon entourage familial 56 an après. Oui, mais bon… les Hongrois ne sont pas les seuls. Les Roumains, eux aussi, ont leurs gloires (n’en déplaise ici à certains: Ileana Cotrubas, Klara Haskil, Dinu Lipati, Ionesco, Enesco, Radu Lupu, Gheorghiu), ou les Slovaques (l’immense Lucia Popp pour les amateurs d’opéra), etc. Oui, mais le problème est que je soupçonne mes amis de vouloir toujours être les meilleurs. Un peu cette manie du «le plus».

Certes, Budapest est une ville merveilleuse (et nos touristes français sont les premiers à le clamer). Mais, de là à la proclamer «la plus merveilleuse ville d’Europe» (entendu à la radio) ou son opéra «le plus beau du monde» (lu dans un guide), je crois, sans vouloir être mal intentionné, qu’il y a quand même un peu d’exagération (les Hongrois ont-ils entendu parler de la Fenice, de la Scala ou du Théâtre des Etats de Prague ?). Faisant un reportage à Prague, une journaliste française me disait tous les touristes interrogés émerveillés par cette ville, sauf… un Hongrois lui exprimant son «Bof, ça ne vaut quand-même pas Budapest». Et combien de fois n’ai-je pas entendu des Hongrois vanter (sans plaisanter) l’intelligence de leur peuple, qu’ils opposent souvent au QI moins développé de leurs voisins (sic, j’en ai mille exemples). Sans compter les innombrables prix Nobel (qui ne sont en fait que deux nationaux – Szent-Györgyi et Kertész – les 12 autres, la plupart Juifs, ayant vécu aux Etats Unis et en Allemagne.). J’y reconnais là ce double complexe d’infériorité et de supériorité si caractéristique. Caractéristique d’un peuple dont l’excuse, il est vrai,  est d’être totalement isolé des voisins par sa langue.

Victimes

Autre manie, celle de se complaire dans le rôle de victime. En témoignent la tristesse de l’hymne national, au demeurant fort beau, ou la correspondance de deux des grandes fêtes nationales à des défaites (1848, 1956). Certes, il y a de quoi, sachant toutes les souffrances qu’a traversées, courageusement, ce peuple. Oui, mais uniquement victimes, jamais oppresseurs ? On pourrait en débattre. Cf. les 52% de «minorités» de la Grande Hongrie de 1867-1918 (48% si l’on fait abstraction des Croates autonomes), souvent méprisées ou ignorées par une partie de la noblesse hongroise. Cf. ces Juifs qui, bien avant l’arrivée des Allemands en mars 44, furent victimes de lois pour le moins peu «amicales» (accès fermé aux professions libérales, interdiction de l’union entre Juifs et chrétiens) ou envoyés à la boucherie en première ligne sur le front d’Ukraine (notamment pour y détruire les mines en sautant dessus…). Mais cela, qui le reconnaît ici aujourd’hui? Personne, du moins pas officiellement. Il y a peu d’années encore, la négation de l’holocauste n’était pas condamnée par la loi… Alors que même les Allemands ont eu le courage de regarder en face leur passé et de reconnaître leurs fautes (ce pour quoi je leur tire mon chapeau).

Tout ceci pour en revenir à notre foule de la place Kossuth le 15 mars dernier. Sensible aux slogans fébrilement scandés par Orbán : «Nous ne sommes pas une colonie (…), nous ne nous laisserons pas dicter notre conduite par l’étranger», etc.  Sauf, mes pauvres enfants, que l’étranger, vous en avez bien besoin… Après tout, quoi qu’en dise Monsieur Orbán («Je les attends toujours, ils ne viennent pas») qui est demandeur de sous dans l’histoire : Orbán ou Christine Lagarde ? Après tout, si Orbán ne veut pas de ses sous, elle n’en a rien à faire. Mais il ne me semble pas que ce soit le cas. Le besoin est même très urgent. Idem pour les financements de Bruxelles dont la Hongrie a déjà fait largement usage. Quant aux investisseurs étrangers qui nous exploitent honteusement, qu’ils plient donc bagages ! Ce qu’ils commencent d’ailleurs à faire… Mais la Hongrie n’est pas la Russie et n’a aucune ressource, mise à part sa «fameuse» matière grise… Donc, que cela plaise ou non, il lui faut bien trouver quelque part les capitaux, et surtout les emplois, qui lui manquent.

«A consommer avec modération»

Bref, la fierté est une bien belle qualité, mais à consommer avec modération, du moins dans certaines situations. Car, à en juger par la situation où se trouve l’économie du pays et le pouvoir d’achat de ses habitants (ah! ce taux d’imposition unique qui aura coûté 500 milliards de forints, pour enrichir les riches et appauvrir les pauvres, comme on peut le bénir !), je ne vois pas trop de quoi parader, quoi qu’en dise Monsieur Matolcsy («l’économie la plus dynamique d’Europe!»). Quand je vois les transports en commun de Budapest au bord de la faillite Quand je vois l’état de certaines infrastructures (chemins de fer)… Au point de pomper dans les fond de pension privés, ce qui ne suffit plus… Je n’y vois pas de quoi être excessivement fier. L’indépendance et le rejet de l’étranger c’est bien beau. Mais à notre époque, où chacun est solidaire de l’autre, je me ferais un peu plus discret ou du moins conciliant.

Mais bon, allez faire comprendre cela aux foules nostalgiques de la Grande Hongrie. Nous sommes en 2012 et plus en 1900, encore moins à l’époque des fiers cavaliers d’Árpád qui terrorisaient l’Europe (De sagittis hungarorum libera nos Domine!). Allez leur dire cela, vous allez vous faire lyncher, comme moi après ce papier sacrilège…

Pierre Waline