1972-1992 : Transports loufoques et scènes de rue à Budapest

Celles et ceux qui ont connu la Hongrie des années soixante-soixante-dix gardent peut-être en mémoire cette légère odeur de brûlé qui flottait dans l’air de Budapest en hiver.

Une odeur à vrai dire pas si désagréable, du moins pour mes narines, probablement corrompues par l’habitude. M’évoquant un fumet de café fraîchement torréfié, pas si désagréable en fin de compte. Le coupable : le chauffage qui s’effectuait encore en grande partie au charbon. Nettement moins attrayantes, par contre, ces couches de suie noire qui se déposaient un peu partout en ville et noircissaient la neige qui couvrait alors chaussées et trottoirs. Car oui, la neige, qui semble aujourd’hui nous bouder, tombait alors en abondance sur les bords du Danube. Un Danube au demeurant en grande partie gelé, sur lequel dérivaient de grands blocs de glace, offrant, vu des hauteurs, le spectacle d’un puzzle en mouvement.

Autre souvenir dans un autre genre: le fameux « paternoster ». Inconnu des Parisiens, il s’agissait d’une sorte de monte-charge pour personnes: des cabines ouvertes en formation de chapelet (d’où son nom) qui montaient et descendaient doucement, sans porte et dans lesquelles on pouvait donc grimper en marche pour monter ou descendre quelques étages, sans besoin d’attendre l’ascenseur. Dans l’immeuble de bureaux où je travaillais[1], je l’utilisais constamment. Pratique et amusant (du moins pour le jeune que j’étais), on le trouvait un peu partout, dans les immeubles de bureaux et établissements publics. Non seulement en Hongrie, mais dans toute l’Europe centrale[2]. Jugé dangereux, il fut par la suite supprimé. Dommage, il me manque bien. Mais il fut probablement supprimé non sans raison.

Autre danger : ces escalators ultra rapides qui permettaient aux passagers d’accéder au nouveau métro[3]. Pratiques, car assurant un flux important, mais dont la vitesse en rendait l’usage particulièrement risqué pour les personnes âgées. Plus de 65 ans s’abstenir ! De sorte qu’étaient placés en faction à chaque extrémité des employés musclés chargés de prendre par le bras les personnes en difficulté. (C’était encore la période du plein emploi…) Cela n’a guère duré, jusqu’au jour où les autorités, probablement alertées par de nombreux accidents, décidèrent d’en diminuer la vitesse.

Puis est survenue la suppression du rideau de fer et le changement de régime qui suivit dans la lancée. Avec ses attraits évidents. Notamment cette coloration du paysage urbain par ces réclames en tout genre dont l’absence conférait par le passé un air de grisaille au paysage urbain. Alors bienvenues, elles ont aujourd’hui envahi la ville de façon souvent tapageuse. Mais bon, c’est une autre histoire.

Autre revers de la médaille, cette multiplication des sujets suspects qui vous attendaient au coin la rue pour vous aborder avec un agressif ‘change money ? . Bien sûr frauduleux. Aujourd’hui totalement disparus. Également disparues du paysage, ces dames qui, exerçant le plus vieux métier du monde, s’affichaient sans la moindre pudeur au bord des voies. Notamment au bord des routes qui menaient à l’aéroport, à raison d’une tous les 500 mètres – je n’exagère pas – un peu comme une haie d’honneur. Si, certes, la profession a toujours existé et existera toujours, ce spectacle peu engageant nous est aujourd’hui épargné.

Une Hongrie passée sans transition du Karl Marx au Mac’Do, de la Trabant au 4×4, mais il n’y a là rien de spécifiquement hongrois, les autres pays de l’ex bloc en ayant fait tout autant. Une vague qui s’est d’ailleurs vite tassée, avec des nouvelles générations apparemment blasées et qu’il en faudrait bien davantage pour épater.

[1] 1972, place Vörösmarty, immeuble aujourd’hui détruit (Editions Corvina)
[2] mais inventé, paraît-il, au Royaume Uni.
[3] 1970-1972, actuelle ligne M2.

Témoigner du quotidien de l’autre côté du Rideau de fer

Pierre Waline