En Tchéquie, la victoire annoncée de Babiš, c’est l’échec des sociaux-démocrates

La social-démocratie européenne s’apprête à subir un nouveau revers, cette fois-ci en Tchéquie, ce week-end. À quelques jours des élections législatives du 20-21 octobre, la presse nationale et étrangère se prépare à un triomphe du mouvement populiste ANO, les yeux rivés sur son meneur, Andrej Babiš. Il est pourtant impossible de comprendre le phénomène Babiš sans regarder du côté de ses partenaires de coalition, les sociaux-démocrates, pourtant pas dépourvus d’un bilan honorable.

Un des piliers de la Tchéquie démocratique

Le parti social-démocrate tchèque (ČSSD) a joué un rôle majeur dans la transformation du pays après la chute du régime communiste en 1989. Il a même tenu les rênes du pays sur le chemin du « retour vers l’Europe » : l’adhésion à l’OTAN en 1999 et à l’Union Européenne en 2004. Grâce à des chefs charismatiques tels que Miloš Zeman (aujourd’hui président) et à la réussite de la transformation politique et économique, le parti s’était constitué une solide base électorale soutenue par un réseau clientéliste.

Même si le ČSSD avait obtenu son meilleur résultat en 2006 (plus de 32%), une large alliance de la droite et des Verts lui avait ravi le pouvoir. Un succès plus mitigé en 2010 l’avait laissé sur les bancs de l’opposition en 2010 jusqu’à ce que le gouvernement de Petr Nečas ne s’effondre à la suite d’un scandale en juin 2013. L’heure semblait venue pour le grand retour de la social-démocratie, mais la montée irrésistible du mouvement ANO du charismatique milliardaire Andrej Babiš avait alors gâché une victoire pourtant annoncée comme certaine.

Le Premier ministre Sobotka dans un étau

Loin des 30% espérés, les sociaux-démocrates n’ont obtenu que 20% aux élections d’octobre 2013, un pas devant ANO, fort de 18% des voix. Dès la révélation des résultats, les bonzes du parti opposés au jeune chef Bohuslav Sobotka se sont alors rencontrés en secret avec le président Miloš Zeman, anciennement chef de la social-démocratie, pour prendre le contrôle du parti. La presse avait alors éventé l’affaire du putsch de Lány, du nom de la résidence d’été du président où la rencontre a eu lieu, et l’aile conservatrice du parti avait été balayée par le scandale.

C’est en partie grâce au soutien d’Andrej Babiš, qui a refusé de négocier avec les putschistes, que Bohuslav Sobotka avait été sauvé. C’est donc fort affaibli que ce dernier avait pris la tête d’une coalition avec ANO et les chrétiens-démocrates. De plus, Sobotka devait sa survie comme chef du ČSSD au vice-président du parti, Milan Chovanec, qui était parmi les conspirateurs et les avait trahis, obtenant par après le poste de ministre de l’intérieur.

En plus de devoir faire face à une opposition interne, le premier ministre Sobotka n’était pas sans savoir qu’Andrej Babiš aurait probablement occupé sa place si les élections avaient eu lieu quelques mois plus tard. Il s’agissait donc de gouverner avec Babiš comme vice-premier ministre et ministre des finances tout en s’efforçant de mettre un frein à sa popularité croissante.

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Bilan de mandat contradictoire

Même si les sociaux-démocrates ont réussi à mettre en oeuvre une bonne partie de leurs promesses électorales, dont des mesures sociales telles que l’augmentation du salaire minimum, et peuvent se vanter du taux de chômage le plus bas de l’Union européenne, les électeurs restent indifférents. Le ČSSD, crédité de seulement 15% des intentions de vote, risque bien de passer sous la barre des 20% pour la première fois depuis 1996.

Preuve que ce n’est pas tant le bilan général du gouvernement qui est en cause que le ČSSD lui-même, leurs partenaires d’ANO pourraient compter plus de 10 points d’avance sur eux samedi soir. Les sociaux-démocrates ont pourtant attaqué Andrej Babiš sans relâche au cours de cette dernière année, réussissant à le mettre à la porte du gouvernement au mois de juin. Si ces attaques ont pu ralentir quelque peu l’ascension de leur rival, elles n’ont pas aidé le ČSSD.

Messages mixtes et électorat fatigué

Plusieurs facteurs peuvent expliquer le déclin du parti social-démocrate. Tout d’abord le talent indéniable d’Andrej Babiš, un homme qui sait jouer de son image de génie des affaires et d’outsider secouant le système. Deuxièmement, le ras-le-bol généralisé de la population vis-à-vis des partis traditionnels : le Parti démocratique civique (ODS, droite) au pouvoir entre 2006 et 2013 peine lui aussi à atteindre les 10% d’intentions de vote. Enfin, les ministres du ČSSD avaient des postes plus exposés politiquement (Premier ministre, ministre de l’Intérieur, ministre des Affaires étrangères), tandis qu’ANO a fait moins de vagues, récoltant les fruits du succès économique qui pouvait être attribué à la présence de Babiš aux commandes des finances.

L’un des principaux problèmes du ČSSD tout au long de son mandat a été son incapacité à envoyer un message clair à la population. La crise des réfugiés en offre un exemple saisissant : tandis que le Premier ministre Sobotka s’employait à appeler au calme et à adopter un discours de conciliation face aux plans de l’Union européenne, son ministre de l’Intérieur Milan Chovanec usait d’une rhétorique très dure, évoquant les terroristes et pédophiles parmi les réfugiés. Celui-ci est même allé jusqu’à envoyer l’armée patrouiller les rues du pays au lendemain des attentats de Bruxelles, malgré l’absence de menace concrète.

Le style cow-boy de Chovanec, qui est en faveur du port d’armes à feu et pose volontairement avec sa propre arme, n’a finalement fait que renforcer les forces populistes dans le pays. Et, comme l’explique le rédacteur en chef du magazine libéral « Respekt », Erik Tabery, ce n’est pas le ČSSD qui en a profité mais plutôt les populistes eux-même, les électeurs préférant – c’est bien connu – l’original à la copie.

Trop peu trop tard

Cet exercice d’équilibrisme gouvernemental entre les positions des sociaux-démocrates, leur aile libérale et leur aile plus conservatrice, a fini par ne contenter personne. À l’approche des élections, le parti s’est décidé à adopter l’approche dure. En novembre 2016, Bohuslav Sobotka a montré la porte à son ministre des droits humains Jiří Dienstbier, principal représentant de l’aile libérale du parti, avant de quitter lui-même la direction du parti en juin dernier.

C’est donc au ministre des Affaires étrangères, le vétéran Lubomír Zaorálek, que le parti a confié la tâche de sauver les meubles lors de la campagne électorale. Il ne s’en est pas trop mal tiré, revenant aux fondamentaux avec des thématiques sociales et des slogans tels que “Quand le pays s’enrichit, les gens doivent s’enrichir aussi”, faisant référence à la persistance des bas salaires malgré la croissance. Mais c’était sans doute trop peu, trop tard…

Les sociaux-démocrates ne seront pas surpris par leur défaite samedi soir et il sera intéressant d’observer la capacité de la social-démocratie tchèque à mener une réflexion interne de fond. Mais considérant la crise de la social-démocratie au niveau mondial, on peut douter que ses représentants en Tchéquie puissent trouver – à leur échelle – les réponses que cherchent nombre de leurs partenaires étrangers…

Crédit photo : Michal Krumphanzl, ČTK.

André Kapsas