Tchéquie : Andrej Babiš, l’homme qui aspire à un pouvoir quasi absolu

Le mouvement populiste ANO dirigé par Andrej Babiš est le grand favori des élections législatives qui se tiendront en République tchèque ces vendredi et samedi. En l’espace de quelques années seulement, le milliardaire d’origine slovaque est devenu un des personnages les plus influents de la scène politique tchèque.

Prague (correspondance) – « Ano, bude líp » – « Oui, ça ira mieux », clamait en 2011 le slogan choisi au moment du lancement d’ANO, mouvement d’influence libérale dont le principal objectif était alors de faire disparaître les pratiques de corruption dans le milieu des affaires publiques. Si les résultats ce samedi soir, une fois le dépouillement achevé, sont bien ceux annoncés par les sondages depuis plusieurs mois déjà (entre 25 et 30% des suffrages), Andrej Babiš parachèvera un projet entamé il y a maintenant un peu moins de six ans. A l’époque, le puissant chef du groupe agroalimentaire Agrofert, véritable empire industriel à l’échelle nationale, prétendait pourtant encore qu’il ne souhaitait pas s’engager en politique, « quelque chose d’impossible », selon ses propres dires, avec son profil d’ancien membre du parti communiste tchécoslovaque dans les années 1980, d’opportuniste qui a su profiter des occasions qui se présentaient à lui pour réussir dans les affaires et, enfin, aussi de Slovaque.

Si, comme on le sait, impossible n’est pas français, le mot n’est semble-t-il pas davantage tchèque ou slovaque, ne serait-ce que dans le cas présent. Non seulement Andrej Babiš s’est bien lancé en politique – pour réaliser dès 2013 avec son mouvement ANO le deuxième meilleur score aux élections législatives (18,66% de suffrages et 47 sièges de députés, juste derrière le Parti social-démocrate ČSSD) – mais le voilà désormais en position de remporter le scrutin à venir et ainsi, théoriquement, d’être chargé de former la prochaine coalition gouvernementale. Pour la première fois, cette mission ne reviendra donc très probablement pas au leader de l’un des traditionnels partis de droite ou de gauche qui se sont succédés à la tête du pays depuis la partition de la Tchécoslovaquie en 1993. Qu’il s’agisse du Parti démocrate civique (ODS) à droite ou du ČSSD à gauche, dont l’alternance au pouvoir a marqué la vie politique tchèque tout au long du quart de siècle écoulé, les deux formations, – comme les conservateurs de TOP 09 ou les chrétiens-démocrates du reste – risquent fort de faire les frais du ras-le-bol ressenti sur le long terme par les électeurs et de devoir se contenter des miettes.

C’est en grande partie de cette lassitude et du besoin de nouvelles têtes dont le mouvement ANO, viscéralement dépendant de son charismatique et omnipotent leader Andrej Babiš, profite pour surfer sur la vague du populisme, au même titre par exemple – même si dans une moindre mesure – que le parti Liberté et Démocratie directe (SPD). Cette formation extrémiste anti-réfugiés et anti-Union européenne exploite au mieux les peurs qui se rattachent à une crise migratoire pourtant totalement inexistante à l’intérieur des frontières de la République tchèque pour recueillir les votes protestataires.

« Ano », qu’on se le dise, Andrej Babiš, pourrait – devrait – avoir toutes les cartes en main à l’issue de ces législatives, avec de plus le soutien du président de la République Miloš Zeman. Ce dernier est favorable à sa nomination en qualité de Premier ministre, pour gérer l’Etat comme il promet de le faire depuis le début : « comme une entreprise ». Entendons par là : comme sa propre entreprise. Pour être le chef (comme le désignent ses plus proches collaborateurs) non plus seulement des quelques 30 000 employés d’Agrofert et de ses multiples filiales, mais aussi des dix millions de Tchèques.

Oui, mais…

Reste que malgré sa donc très probable victoire, et une fois l’euphorie post-annonce des résultats passée, Andrej Babiš n’aura sans doute pas encore tout à fait gagné son pari. D’abord parce que sa personnalité n’est plus aussi appréciée qu’elle ne l’était il y a encore relativement peu de temps de cela. Là où près de 60% des Tchèques affirmaient lui faire confiance au printemps 2014 – soit quelques mois après sa nomination au poste de ministre des Finances au sein de la coalition gouvernementale dirigée par le social-démocrate Bohuslav Sobotka – ils n’étaient plus que 37% en septembre dernier. Contraint de démissionner de ses fonctions ministérielles au printemps dernier, puis inculpé tout récemment par la police en raison de son implication dans une affaire de détournement de subventions européennes au profit d’un projet privé, Andrej Babiš a vu lui aussi son image être quelque peu ternie par les scandales. Ensuite parce que, omniprésent dans les médias dans un style qui n’est pas sans rappeler celui de Silvio Berlusconi en Italie au temps de sa splendeur, Andrej Babiš, propriétaire des deux principaux quotidiens du pays (Mladá fronta Dnes et Lidové noviny) et d’une station de radio (Impuls), divise les Tchèques plus qu’il ne les rassemble et cristallise la défiance autour de lui.

Or, s’il arrive bien en tête samedi avec le résultat qui est prédit à ANO, un résultat encore supérieur aux 21,05% qui avait déjà permis au mouvement de remporter les élections régionales à l’automne 2016, Andrej Babiš sera contraint de trouver des alliés pour former une coalition s’il entend devenir le chef du gouvernement. Un mode de fonctionnement auquel, certes, il a eu tout le loisir de s’habituer tout au long des quatre années passées au sein du cabinet de centre-gauche de Bohuslav Sobotka, mais qui, par la force des choses et de par sa nature même, n’en reste pas moins toujours dépendant des négociations et des compromis avec les autres formations. Tout le contraire en somme du style autoritaire et direct qui le caractérise, tant à la tête de son parti que dans les affaires. Qu’il doive trouver du soutien de nouveau auprès des sociaux-démocrates et des chrétiens-démocrates, les deux partenaires d’ANO dans le gouvernement sortant, ou auprès des communistes (qui espèrent eux recueillir 12 à 15% des suffrages) voire du SPD, c’est une coopération houleuse faite d’attaques, conflits, provocations et autres disputes qui l’attend dans tous les cas. « Les électeurs doivent nous donner le maximum de leurs voix afin que nous disposions du mandat le plus fort possible », a d’ailleurs appelé Andrej Babiš de tous ses vœux.

Tout cela pourrait s’avérer d’autant plus compliqué si le deuxième homme le plus riche de République tchèque, avec une fortune estimée à plus de trois milliards d’euros, ne pouvait faire autrement que de diriger le gouvernement depuis les coulisses. Non seulement contraint de se défendre en justice, mais aussi accusé de collaboration avec la police secrète sous le régime communiste – la sinistre StB -, Andrej Babiš devra peut-être renoncer à la lumière que lui offrirait l’exercice des fonctions de Premier ministre pour se contenter d’un rôle dans l’ombre. Une perspective d’autant plus plausible que très rares sont les partis qui, à la veille des élections, se déclarent prêts à former une coalition avec cet ANO qu’incarne de facto un seul et même homme.

« Non » à tout ou presque

L’homme est honni de ses adversaires politiques, comme en témoigne la levée de son immunité parlementaire en septembre dernier par une très large majorité des députés, la cible quasi permanente d’attaques en tous genres, perpétuellement accusé de conflits d’intérêts, présenté comme le diable par la presse bien-pensante, mais un homme « self made man » qui, fort de sa cote de popularité, a du ressort et des ressources, et pas seulement financières.

Opposé à l’accueil de migrants, opposé à l’adoption de l’euro – monnaie à laquelle il était pourtant favorable en 2013 -, très critique vis-à-vis des directives de Bruxelles qui limitent de son point de vue la souveraineté nationale sans toutefois être hostile à l’UE en tant que telle, ou encore sceptique quant au bien-fondé du maintien des sanctions économiques contre la Russie, Andrej Babiš a su, tout au long de son action en politique et de la campagne électorale, adapter son discours à ce qu’un grand nombre de Tchèques souhaitent entendre. Sans véritable programme de fond peut-être, mais avec beaucoup de pragmatisme, comme on dirige et gère une entreprise. Avec aussi, que cela plaise ou non, un certain succès, ne serait-ce pour l’instant qu’en termes de préférences à l’approche de ces nouvelles élections. Et tant pis pour le débat d’idées.

Guillaume Narguet