Sombre dimanche d’Alice Zeniter remporte le prix du Livre Inter

Le prix du Livre France Inter a été attribué ce lundi au roman Sombre Dimanche (Albin Michel). Retrouvez notre interview exclusive avec son auteure Alice Zeniter, publiée sur Hulala, en janvier 2013.

Nouveauté de la rentrée littéraire 2013 : Sombre dimanche, le second roman d’Alice Zeniter, normalienne de 26 ans a de quoi mettre tout bon magyarophile en alerte. À raison. Le titre ne ment pas : l’intrigue a bien pour cadre Budapest, ses personnages principaux – les Mandy – sont hongrois. Quant à son auteure, elle a vécu près de trois ans à Budapest.

Sombre dimanche est une saga familiale qui démarre dans les années 70 pour prendre fin au lendemain de l’an 2000. Trois générations de Mandy (le grand père, le père, Imre – le fils, la fille et la mère) vivent comme cloués aux rails de la gare de l’Ouest (Nyugati pu.), dans une maison sur laquelle l’histoire s’acharne. Première et seconde Guerres mondiales, nazisme, communisme, stalinisme, kadarisme, libéralisme : 50 ans d’histoire magyare s’égrainent sous les yeux des lecteurs, au fil d’une plume parfaitement expressive, capable de susciter tout autant le rire que la pitié.

Les Mandy, « écrasés » par la fatalité, sont avant tout victimes d’une généalogie peuplée de non-dits et d’une Histoire qui n’épargne rien à son peuple. Figure de proue du roman : le jeune Imre, baladé du COMECON à Wall Street, de Sex-Shops en photocopieuses, de Californienne fantasmée en divorce à l’allemande, fait figure de Candide « qui a perdu ses rêves de 89 ».

Alice, enseigne aujourd’hui le théâtre à l’Université Sorbonne Nouvelle – Paris 3, elle tire avec nous les ficelles de son dernier opus.

D’où t’es venu l’idée de ce roman, pourquoi Budapest ?

Je suis arrivée à Budapest par hasard, uniquement mue par le désir de quitter Paris. J’ai trouvé un poste de lectrice à l’Eötvös Collegium et j’ai pensé « Pourquoi pas ? ». Sur place, après un ou deux mois d’acclimatation difficile, je suis tombée amoureuse du Danube, des kert et de Freddy Mercury chantant « Tavaszi szél ». Le reste est une longue histoire d’aller-retours entre Budapest et Paris (où l’INALCO me servait de produit de substitution).

J’ai ouï-dire que dans ton premier roman, Jusque dans nos bras, Albin Michel avait retiré furieusement toute allusion à la Hongrie, Sombre dimanche, c’est ta revanche ?

Absolument. Puisqu’on ne voulait pas de mes paragraphes sur la Hongrie au milieu d’un roman qui se passait à Paris (ce que je comprends maintenant), j’allais consacrer trois cents pages à Budapest. Et hop.

Comment s’est déroulé le processus d’écriture, toi qui tu n’as jamais vécu les années que tu décris dans ton roman, comment en es-tu arrivée à dresser des portraits aussi minutieux et vraisemblables ?

Je sentais que pendant ma dernière année à Budapest, j’avais tendance à me lancer dans de grands discours sur la mélancolie, l’humour hongrois et l’Histoire du pays. Quand j’ai décidé de les mettre en forme dans un roman, j’ai pris des notes sur ce qui m’intéressait déjà (pêle-mêle : le Turul, le Danube, 1956, le suicide, Attila József, et des chats). Puis j’ai lu des livres d’Histoire en mâchonnant un surligneur pour assurer un peu mes connaissances. Et j’ai flâné dans Budapest. J’allais souvent à Petőfi Csarnok avec mon copain Lawrence ou avec mon ami Misi. On achetait de vieilles photos, de vieux missels, des boîtes d’allumettes… J’imaginais des bribes de vie en observant ces vieux objets. Quand j’ai commencé à dire autour de moi que j’écrivais « un roman hongrois », les gens m’ont apporté d’autres histoires venues de leur famille ou de leur propre enfance. J’en ai gardées certaines parce qu’elles me touchaient ou me faisaient rire.

Cette maison à Nyugati, a-t-elle jamais existé ?

Le long des rails de Nyugati, je voyais des successions de petites cahutes et des casses automobiles chaque fois que je prenais le train. Je les regardais sans les voir jusqu’au jour où des enfants sont sortis en courant de l’une de ces petites maisons. Et leur porte donnait presque sur la voie où passait mon train. Je me suis demandé quel genre de vie ils avaient. Et tout de suite j’ai eu envie d’écrire.

Le poids de l’histoire et le choc des civilisations ante / post communiste semble structurer ton roman. C’est quelque chose qui t’as marquée en Hongrie ?

Je n’ai aucun souvenir du monde à l’époque de la Guerre froide. C’est quelque chose que j’ai appris à l’école comme j’aurais pu apprendre l’Histoire médiévale. Je me souviens de mon professeur d’allemand ému aux larmes au moment des 10 ans de la chute du mur. Ça ne me concernait pas. Et quand je suis arrivée en Hongrie et que je me suis rendue compte que mes amis étaient partis en colonies de vacances dans des organisations communistes et s’engueulaient avec leurs parents sur des sujets de société parce qu’ « ils raisonnaient encore comme si c’était l’URSS », c’est une portion d’Histoire qui est tout à coup devenue réelle.

Dans Sombre dimanche, la nostalgie ressort comme un trait prégnant chez les Hongrois, doit-on y voir une forme d’atavisme ?

« Le Hongrois se réjouit en pleurant ». Il faut bien dire que mon livre n’est pas un essai scientifique sur l’âme hongroise. C’est aussi un mélange de tous les clichés qui existent sur ce peuple et que je trouve délicieusement romantiques. Je travaille à partir de ce qui m’inspire et c’est vrai que je vois une propension à la mélancolie en Hongrie qui me donne envie d’écrire.

« Tout le monde pouvait tomber amoureux de l’exotisme, des Andes, des couleurs du marché de Lima… La Hongrie ce n’est pas pareil, c’était un pays plat, gris et jaune. Il ne se livrait pas comme ça à l’amour, il fallait de la patience, presque de l’abnégation » : peux-tu expliciter ce passage ?

C’est ce que j’ai senti pendant ma première phase d’amour pour le pays. Parce que personne ne s’y intéressait vraiment. Parce qu’apprendre la langue était un casse-tête. Le pays et la langue devenaient mes secrets à moi, une contrée d’élection que je ne partagerais avec personne en revenant en France.

Autre trait frappant de ton roman, ce sont ces références culturelles omniprésentes : les chansons d’Ákos, le lac d’Héviz, les lángos, le traubiszóda, et même les ours du zoo de Várpalota ! Tu n’as jamais eu peur de perdre un lecteur francophone qui ne connaît rien du pays que tu décris ?

Non. Pas de le perdre. J’ai eu peur que les lecteurs décident d’emblée qu’ils ne s’intéressaient pas à la Hongrie et n’ouvrent pas le livre. Mais je crois que lorsqu’on commence la lecture, tous ces éléments construisent un univers « complet » qui en appelle à l’ouïe, l’odorat, la vue, le goût, le toucher. Et puis je ne voulais pas transformer la Hongrie en petite France ou en pays imaginaire pour que le lecteur se sente à la maison. Je crois que c’est un beau sentiment d’entrer en territoire inconnu avec un livre. Tchekhov, par exemple, quand il parle de manger des harengs à Bolchoïtrepkoï… moi je trouve ça magique. C’est une phrase qui me fait voir un pan de Russie.

Te sens-tu un peu comme un pont entre deux cultures géographiquement déconnectées ?

Ce serait bien d’être un pont. Je crois que Sombre dimanche montre bien ma passion pour les ponts. Et puis si j’arrive à faire sentir aux lecteurs français qu’au-delà des frontières nous sommes tous « frères d’humanité également faillibles » (c’est de Ricœur, je crois) le temps d’un roman, alors j’atteins quelque chose de la littérature.

Comment la France a-t-elle accueilli ton livre ? Une traduction hongroise est-elle prévue ?

L’accueil du livre est très bon. Et c’est un vrai plaisir de voir que des lecteurs qui m’avouent « n’en avoir franchement rien à foutre de la Hongrie au départ » se laissent prendre par l’histoire. Et oui, je travaille sur l’idée d’une traduction hongroise, avec mon amie Veronika Kovács. J’aimerais que le livre puisse revenir dans le pays où il est né.

Travailles-tu actuellement sur un nouveau roman ? Ressentiras-tu le besoin de venir l’écrire à Budapest ?

Pour l’instant, le futur roman se passe sur une île anglo-normande alors je ne sais pas. Je pourrais peut-être m’installer sur Óbudai sziget et faire comme si ?

Hélène Bienvenu