La société hongroise, une poire pourrie !

Selon une récente étude, l’inégalité territoriale est dramatique en Hongrie : la classe moyenne, qui n’a jamais existé, s’affaiblit de plus en plus, un Hongrois sur cinq se trouve exclu de la société, désespéré.

Traduction d’un article de Dóra Ónody Molnár, publié dans le quotidien Népszabadság le 13 juin : Egy rossz körte a magyar társadalom. La traduction du hongrois au français a été faite par Ádám Fáczán (merci à lui !).

La société hongroise ressemble à une poire. Cette poire est mince en haut, s’élargit en bas et la partie au plus bas se détache du reste du fruit. Sa feuille est petite et elle touche à peine la poire. Le sondage Osztálylétszám 2014, né de la coopération professionnel de GfK Piackutató Intézet (1) et de Magyar Tudományos Akadémia Társadalomtudományi Kutatóközpont (MTA TTK) nous dépeint une image lamentable de la société hongroise.

Adaptation par Ludovic Lepeltier-Kutasi, d'après l'infographie originale publiée par GFKI / Nepszabadsag
Adaptation par Ludovic Lepeltier-Kutasi, d’après l’infographie originale publiée par GFKI / Nepszabadsag

Il y a un an et demi, Ákos Kozák, le directeur de GfK a trouvé un article intéressant sur le site de BBC ; l’article porte sur la société anglaise. Après avoir creusé le sujet, il s’est rendu compte que les médias britanniques sont particulièrement intéressés par ce sujet. Ils se servent même des données des sondages du GfK britannique. L’institut s’est inspiré de cet article et a eu l’idée de poser les mêmes questions : Quelle est la structure de la société hongroise ? S’il y a des couches dans la société, à quel point les individus sont conscients de leur appartenance à telle ou telle couche ? Les résultats du sondage, réalisé grâce au soutien de Heti Valasz, Origo et OTP, sont désolants.

On voulait établir non pas un modèle unidimensionnel de la société, mais pluridimensionnel – affirme Gábor Sugatagi, le conseiller senior du GfK. On s’est servi du modèle anglais ; les 13 560 personnes questionnées ont été analysées selon plusieurs points de vue : économique (revenu, avoir), culturel (la consommation de culture traditionnelle et de nouvelle culture tel les réseaux sociaux et d’autres loisirs), le réseau de connaissances (le nombre des personnes ayant des professions différentes dans l’entourage de l’individu).

Voyons maintenant les chiffres : la feuille, autrement dit l’élite, de la poire représente 200 000 personnes (soit 2% de la population). Dans la classe moyenne supérieure, on trouve 1 million de personnes (10,5%). L’étroite classe moyenne est constituée par des intellectuels de la campagne (7%). Le nombre des „kádári kisember (2)” s’élève à 1,5 million (17%) tandis que celui des „sodródók (3)” s’élève à 1,7 million (18%). On dénombre 1,5 million de personnes (16,5%) dans le groupe des ouvriers et 2,5 millions (23%) dans celui des personnes marginalisées.

L’élite se distingue dans toutes les dimensions à l’exception de celle du réseau de connaissances. Les connaissances de l’élite sont peu nombreuses, mais précieuses. La classe moyenne supérieure est caractérisée par un réseau de connaissances plus élargi par rapport à celui de l’élite et par un capital matériel moindre. Toutes ces deux catégories sont des couches des grandes villes et de la capitale. La couche des « feltörekvő (4) » est constituée par des jeunes et par des personnes entre deux âges dont la situation financière n’est pas encore stable; ils grimpent dans l’échelle des salaires et consomment beaucoup de culture. La majorité arrivera à atteindre ses objectifs.

Dans l’étroite classe moyenne se trouve des intellectuels de la campagne qui luttent chaque jour pour éviter la marginalisation. Tandis que les personnes dans cette catégorie arrivent à maintenir leur niveau de vie, les personnes de la catégorie „kádári kisember” n’y arrivent pas. Une partie de la catégorie « sodródók » est jeune ; leur situation est bien pire que celle des « feltörekvők ».

On les a appelés « mamahoteles (5) ». Ils vivent de l’argent de leur parents. L’hôtel dans lequel ils vivent n’est pas classé cinq étoiles, mais plutôt une ou deux. Leur perspective est de prendre le chemin des ouvrier ou des « kádári kisemberek » – nous a informé Péter Róbert, un membre du personnel scientifique du MTA (l’Académie hongroise des sciences).

La majorité des ouvriers vit dans la campagne et a un travail physique. Entre la catégorie des ouvriers et la catégorie des personnes marginalisées il existe une porosité particulièrement grande ; c’est là où la mobilité est la plus intense dans la société.

A la fin des années quatre-vingt-dix, les sociologues ont pronostiqué une émergence éventuelle de la classe moyenne après le choc issu du changement de régime. Ce n’est pas arrivé, affirme Péter Róbert. A savoir qui des dirigeants politiques ou de la crise économique mondiale est responsable, il n’a pas pris position. On a adhéré l’UE il y a 10 ans et même si la Hongrie a reçu plusieurs milliards de fonds pour mettre fin aux inégalités territoriales, la situation reste lamentable – a souligné Péter Róbert. Il trouve tragique qu’il soit impossible de gravir l’échelle sociale.

Ákos Kozák espère que les dirigeants politiques s’intéresseront à cette étude. Ce n’est pas forcément le cas : le gouvernement a déjà arrêté de suivre les effets de son activité. L’annuaire Társadalmi riport publié chaque année par l’institut Tarki depuis 1990 n’est plus subventionné par l’État depuis 2012. Il nous reste les données d’Eurostat et de l’OCDE selon lesquelles l’appauvrissement des individus et la marginalisation de la classe moyenne se sont accélérés lors du deuxième mandat de Viktor Orbán [de 2010 à 2014, ndlr].

(1) Gesellschaft für Konsumforschung.
(2) Ceux qui vivotent, qui peuvent à peine vivre de leur salaire. Ils vivent dans les petits villages, ne partent pas en vacances, ne parlent pas des langues étrangères.. (NDT)
(3) Ceux qui se marginalisent. (NDT)
(4) Émergents (NDT)
(5) Personnes au-dessus d’un certain âge qui vivent toujours dans le nid familial. (NDT)