Quand Viktor Orbán marque Budapest de son empreinte

L’orbanisme est-il un urbanisme ? La politique de grands travaux lancée par Viktor Orbán semble être le reflet des rêves de grandeur de l’Homme fort de Hongrie. Entre volonté de restauration d’un passé perdu et ambition métropolitaine, la stratégie du pouvoir pour Budapest change en profondeur le paysage de la ville. Petit tour d’horizon des projets et réalisations.

Difficile de reconnaître la place du Parlement, inaugurée il y a un an après de longs travaux. L’ancien parking à ciel ouvert a laissé place à une vaste esplanade en pierre de taille au milieu de laquelle se dresse une sorte de réplique miniature du Spire de Dublin, au sommet duquel flotte un monumental drapeau de la Hongrie. La plupart des arbres des squares attenants ont été déracinés au regret de nombreux Budapestois, afin à la fois de dégager la vue sur les collines de Buda, mais aussi de faire de la place aux nombreuses statues érigées pour l’occasion. Flambant neuves, elles sont la réplique exacte de celles qui étaient déjà disposées là, mais que les bombardements de la Seconde guerre mondiale avaient détruites.

Avant et après la restauration.
Avant et après la restauration.

Ce chantier est assez représentatif de la politique de grands travaux impulsée par le gouvernement national-conservateur de Viktor Orbán depuis son retour au pouvoir en 2010. L’ambition affichée par le premier ministre est claire : il s’agit de restaurer le prestige de la capitale hongroise, dans le même esprit que ses architectes du XIXe siècle, alliant le souci esthétique au développement économique et culturel. Dit autrement, Budapest doit effacer les traces des destructions de la guerre et de son passé communiste et pousser l’avantage dans sa compétition avec Vienne, Prague ou Varsovie.

La réhabilitation du Château de Buda sur le modèle de celui de Varsovie
Avant la Seconde Guerre mondiale et de nos jours.
Avant la Seconde Guerre mondiale et de nos jours.

Les projets qui sont dans les cartons, et certains autres en cours d’achèvement, répondent tous à ce cahier des charges. Deux opérations se distinguent par la façon dont ils vont modifier en profondeur le paysage urbain. Le premier, c’est la reconstruction du quartier du Château royal, entamée avec la réhabilitation spectaculaire de l’ancien Bazar au bord du Danube. L’objectif, à terme, est de redonner à l’imposant monument de style baroque son allure d’avant-guerre : reconstruction des ornements de façade, réfection du toit, et surtout remplacement de la coupole actuelle, laquelle tranche par son modernisme avec le reste du bâtiment.

A l’intérieur, l’idée est de recréer de toutes pièces les anciennes salles d’honneur, avec lustres et grands miroirs, afin de faire du château un lieu qui se visite, sur le même mode opératoire dont a bénéficié la reconstruction du Château de Varsovie. Actuellement, le Château de Buda est le siège de différentes institutions, telles que le musée d’Histoire de Budapest, la bibliothèque et la galerie nationales, lesquels devront se trouver de nouveaux locaux.

Aux abords de l’édifice royal, d’autres chantiers sont envisagés, notamment la reconstruction complète des anciennes écuries sur le versant Ouest de la colline ou encore la réhabilitation de l’ancien cloître carmélite, dans lequel Viktor Orbán envisage sérieusement de déménager ses bureaux de premier ministre, aux dépens du théâtre qui occupe actuellement les lieux. Le projet est piloté par le Comité Hauszmann, à la tête duquel officie László L.Simon, actuel directement du cabinet de l’homme fort de Hongrie.

Vue de masse des éléments qui feront l'objet d'importantes restructurations.
Vue de masse des éléments qui feront l’objet d’importantes restructurations.
Aperçu du projet de reconstruction des écuries, avec en fond la future coupole.
Aperçu du projet de reconstruction des écuries, avec en fond la future coupole.
Le projet Liget : un quartier des musées au sein du Poumon vert de Budapest
Aperçu de la future Cité de la musique
Aperçu de la future Cité de la musique

Le second front dans la politique de grands travaux de Viktor Orbán se situe à l’Est du centre-ville, dans le grand espace vert aux allures de Central Parc situé derrière la place des Héros. Le « bois de la ville » (Városliget), l’un des espaces récréatifs préférés des Budapestois, souffre depuis plusieurs décennies d’un manque d’entretien manifeste. Les monuments que l’on y trouve participent pourtant à la renommée de la ville, que l’on pense au Château de Vajdahunyad ou aux thermes Széchenyi.

L’objectif du gouvernement est de procéder à un vaste chantier de réhabilitation du parc, lequel s’accompagnerait de la création d’un « quartier des Musées », sur les modèles berlinois et viennois. Des structures culturelles disséminées dans Budapest y trouveraient leur nouvelle place, à l’instar du musée de la photographie ou du musée ethnographique. Y serait également créée une sorte de réplique hongroise de la Cité de la musique de Paris. Prévue dans le prolongement sud de la place des Héros, cette partie du « projet Liget » suscite de nombreuses oppositions de la part des riverains, mais aussi de grands architectes hongrois, lesquels craignent une détérioration de l’usage récréatif du parc au profit du tourisme de masse. D’autres voix s’élèvent contre la bétonisation de l’un des poumons de la ville, argument que les pouvoirs publics rejettent, dans la mesure où ces constructions se feraient surtout à la lisière du parc et s’accompagneraient au contraire d’une revalorisation paysagère des espaces verts.

Si les nouveaux immeubles seront signés par des architectes internationaux de renom, la dimension patrimoniale « de prestige » reste très présente dans les préoccupations esthétiques des pilotes du projet. En témoigne le projet de reconstruction du musée des transports, dont l’aspect actuel sans grand intérêt architectural n’est en fait que le vestige d’un ancien splendide monument de style éclectique, auquel il faudrait restituer toute sa splendeur.

Le musée des transports actuel (à gauche) et le projet de reconstruction (à gauche).
Le musée des transports actuel (à gauche) et le projet de reconstruction (à droite).
Budapest : une vitrine du virage nationaliste du pouvoir ?

Ces projets majeurs s’accompagnent de mises en chantier de nombreux autres programmes de réhabilitation, tels l’Académie royale Ludovica ou l’Académie de musique Franz Liszt, tous impulsés par le gouvernement. Alors que les métropoles européennes misent souvent sur des grands projets urbains de facture très contemporaine, la stratégie du gouvernement hongrois s’explique à la fois par une volonté de valorisation de savoir-faire artisanaux et traditionnels, autant que par un urbanisme revanchard inspiré d’une certaine jalousie à l’égard des grandes villes d’Europe occidentale.

De ce point de vue, la mue actuelle de Budapest est un reflet intéressant des choix politiques du gouvernement actuel. Il s’agit de rappeler à qui veut le voir le passé glorieux de Budapest, « ville monde » du XIXe siècle au même titre que Paris ou Londres et, partant de là, de faire en sorte que la capitale du pays magyar soit à la hauteur de la rhétorique nationaliste du parti au pouvoir. Alors que la situation sociale du pays se dégrade à vue d’œil, le volume d’investissements publics qui touche ces grands travaux peut paraître relever d’un caprice du Prince, et dès lors être perçu comme franchement indécent.

Pour autant, il ne faut pas sous-estimer les retombées économiques positives que pareilles réalisations généreraient. Outre la création d’emplois dans la construction publique, le renforcement de Budapest comme destination touristique de premier choix pourrait bénéficier au secteur des services en plein essor. Certes, générer de la croissance ce peut être bien, mais en redistribuer ses fruits serait encore mieux. De ce point de vue, pas sûr qu’une société qui s’appauvrit à telle vitesse jouisse avec le même détachement que les visiteurs étrangers, de la beauté retrouvée de la capitale.

Ludovic Lepeltier-Kutasi