Karlsruhe-Hegyeshalom-Budapest et premiers pas en Hongrie

J’étais loin de m’imaginer quand j’ouvris la porte du compartiment de l’Orient express dans lequel nous venions de monter à Karlsruhe en ce samedi 21 mai 1988 à 4h du matin que ma vie allait basculer à ce point.

Trois semaines auparavant, j’avais reçu ma nomination par le ministère des Affaires étrangères à un poste de professeur de français langue étrangère à l’institut français de Budapest. J’avais postulé quelques mois plus tôt pour cette destination inconnue en me souvenant des descriptions que m’en avait faites une de mes meilleures amies elle-même fille de Hongrois ayant émigré en France en 1947.

Six personnes étaient déjà installées dans le compartiment prévu pour six où nos deux places avaient été réservées. Pas de problème, nos compagnons de voyage se pressèrent pour nous laisser de la place à nous et surtout à notre grosse valise qui vient rejoindre par miracle la multitude de paquets presque suspendue dans les airs au-dessus de nos têtes.

Le jour se levait en cette belle journée de printemps. Sur les six voyageurs, nous comprîmes que quatre étaient de jeunes Roumains qui rentraient au pays. Les deux autres étaient une très vieille dame et un jeune homme dont on comprit qu’il était français et parent de la vieille dame. Après deux heures de voyage, le train s’arrêta en gare de Munich. La vieille dame qui n’avait pas ouvert la bouche jusqu’alors se leva subitement en disant en français avec un fort accent : «j’ai été assez sage jusqu’à maintenant, je vais en griller une» et elle se dirigea vers le couloir où elle alluma une cigarette.

Nous étions un peu interloqués; le jeune homme s’en aperçut et nous dit: «Oui, je sais ma grand-mère est incorrigible mais ce n’est pas à son âge qu’on pourra lui interdire de fumer». La conversation s’engagea alors, il nous questionna pour savoir si nous allions nous aussi à Budapest. Je lui demandai pourquoi ils avaient pris le train qui mettait plus de 30 heures pour faire Paris/Budapest et non pas l’avion et il me fit la réponse suivante:

«Oui d’habitude on prend l’avion mais cette fois il a fallu organiser notre voyage au dernier moment et il n’y avait plus de billets à des prix abordables. Nous allons à l’enterrement de la mère de ma grand-mère qui est décédée à l’âge de 104 ans!»

A ce moment, la vieille dame revint dans le compartiment et sans doute réveillée par la première cigarette du matin engagea la conversation. Elle avait 78 ans et vivait en France depuis 1938. Elle roulait les «r» à merveille et avait un français très imagé. Quand elle apprit que nous allions nous installer à Budapest avec nos deux enfants, elle nous traita de fous! Elle fut par contre intarissable sur l’histoire de son pays natal et naturellement au bout d’un quart d’heure, le nom de Trianon n’avait plus de secret pour nous.

Le voyage dura 18 heures dont deux passées à Hegyeshalom pour les contrôles. Ce n’est qu’arrivée en Hongrie que la vieille dame engagea la conversation en hongrois avec deux «Roumains» qui étaient en fait des Sicules. C’est d’ailleurs la jeune femme qui nous communiqua la petite annonce d’une agence de location «privée» qu’elle découpa pour nous dans un journal hongrois. C’est grâce à elle que nous allions trouver notre maison quelques jours plus tard.

Mais en attendant, Budapest nous accueillit vers 22h. L’institut français nous avait réservé une chambre à l’hôtel Royal. Nous savions que l’hôtel n’était pas loin de la gare Keleti mais nous voulions prendre un taxi à cause de notre valise. Mais tous les chauffeurs à qui nous tendions le papier avec l’adresse Lenin körút refusaient de nous prendre sans nous donner d’explication. Au bout d’une demi-heure, un chauffeur qui parlait quelques mots d’allemand nous expliqua qu’une conduite d’eau avait explosé dans l’après-midi et que le petit boulevard inondé était inaccessible. Après quelques palabres et sans doute attendri par nos mines dépitées, le chauffeur accepta de nous conduire. Je n’ai jamais su comment il s’était débrouillé mais un quart d’heures plus tard, nous arrivions à l’hôtel Royal où nous allions passer notre première nuit hongroise.

Témoigner du quotidien de l’autre côté du Rideau de fer

Philippe Gustin