Portrait d’électeur : « Bajnai est le seul qui soit réellement à la hauteur »

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Image : nol.hu

A quelques jours des élections, Hu-lala est allé à la rencontre de ceux qui vont voter pour comprendre les raisons de leurs choix politiques. Zoltán Makai, ingénieur budapestois et sympathisant de gauche, partage avec nous son regard sur la consultation électorale du 6 avril.

Samedi après-midi, temps pluvieux.  Zoltán M. s’installe à nos côtés dans la petite boulangerie française de Buda avec un expresso. Divorcé, père de deux enfants dont il a la garde alternée, Zoltán se considère comme une personne « normale », dans la moyenne.

« Ma famille n’est pas fortunée, et plutôt conservatrice. Ils ont beaucoup souffert du communisme. Quant à moi, je vis de ce que je gagne. Politiquement, je suis un peu à part. »

Bien que son salaire d’ingénieur soit « environ deux fois inférieur à celui d’un ingénieur allemand », il considère qu’il ne s’en sort pas si mal, comparé aux quelques centaines d’euros que gagne un salarié moyen (ndlr : le minimálbér ou salaire minimum est de 101.500 forints brut, soit 325 euros).

Cette situation avantageuse ne l’empêche pas d’avoir un avis précis sur l’état actuel de la Hongrie.  Il nous signale, cependant, que les opinions politiques de ses proches sont parfois compréhensibles, en particulier lorsque l’on se remémore les ravages de la dictature soviétique en Hongrie.  Ses vues libérales, il les garde pour lui, éventuellement pour ses amis, plus ouverts d’esprit :

« Contrairement à ma famille et sans doute par esprit de rébellion, j’ai toujours eu une opinion libérale. Je suis ce que l’on pourrait appeler un ‘’libéral urbain’’. D’ailleurs, les personnes ne faisant pas partie de ce milieu ont tendance à m’exécrer », ajoute-t-il avec humour.

Lorsque nous lui demandons ce qu’il pense de l’action du gouvernement de Viktor Orbán, son avis est particulièrement tranché :

« Nous avons assisté à un effet crescendo sans précédent, à une vague de lois liberticides promulguées et approuvées en cascade grâce à la majorité des deux tiers. Ainsi, nous avons vu à quelle vitesse le gouvernement s’est empressé de censurer les médias, de museler les radios, de contrôler la télévision publique, et enfin, de faire pression sur les chaînes privées (RTL, entre autres) ».

Selon Zoltán, la Hongrie est clairement dans une impasse :

« Quand on regarde les sondages, il est évident que le Fidesz va, une fois de plus, remporter les élections, bien que je me surprenne parfois à espérer le contraire ». Et d’ajouter, laconiquement  : « les sondages ont toujours eu raison [ndlr, pas en 2002 !] ».

C’est la« dictature » de la scène médiatique, qui est, selon lui, ce qu’il y a de « plus troublant».

« Le dernier exemple en date ? Cette fameuse loi qui empêche les partis de l’opposition de faire leurs campagnes correctement avant les élections du 6 avril. On se croirait revenus aux années quatre-vingt… du moins c’est ce que je constate en regardant le télévision. Quand on voit toutes les choses dégoûtantes organisées par ce gouvernement, on est horripilés. Les médias publics ont cessé d’exister : plus d’affiches, plus de possibilité de débattre à la télévision. La majorité de la presse et des radios a cessé de transmettre des informations factuelles. » Il ne faudrait pourtant pas énormément d’efforts, soutient-il, pour que les choses puissent changer : l’internet reste le seul moyen fiable pour s’informer… mais j’ai bien peur que seule une minorité puisse ou songe y accéder ».

Zoltán est formel : ce climat lui rappelle un peu trop celui, ancré dans la mémoire collective, des années 80 sous le joug du communisme : un parti unique, une opposition lynchée, un silence imposé :

« Le populisme d’Orbán est une stratégie bien payante. La preuve ? Il est presque certain que, malgré les innombrables reproches que l’on pourrait formuler à l’encontre de la politique du Fidesz, ce dernier remportera et les élections et la majorité des 2/3.

« Orbán avait tout d’un leader charismatique »

Zoltán n’a pas toujours été aussi sévère avec Orbán :

 « Dans les années 90, j’étais plein d’admiration pour lui, il avait tout d’un leader charismatique et il était apte à diriger un pays en pleine transition démocratique. Il m’avait l’air d’être un homme… sympathique et intelligent, et il est doté d’une très grande volonté ».

Ce fut Orbán qui se tenait sur le devant de la scène lorsque les dernières troupes soviétiques abandonnèrent hâtivement leurs bases ; ce fut encore lui qui exhorta la population hongroise à lutter pour son indépendance et  à se battre pour son identité européenne :

« Orbán a bien changé depuis. C’est un politicien astucieux et rusé, une personnalité autoritaire qui a réussi à créer une ‘masse’ politique sans dispute, sans contestation d’aucune sorte. Il a réussi à séduire son auditoire. Tout son discours se construit autour de l’amour universel et des valeurs chrétiennes ; c’est toujours aussi marquant de voir quelqu’un promouvoir des valeurs auxquelles chacune de ses actions s’opposent constamment. C’est tout simplement irritant. »

Le seul crédible dans l’opposition, c’est Bajnai

Quant à l’opposition, Zoltán ne se fait pas d’illusions :

L’opposition n’a pas le talent requis pour changer les choses. Et Gyurcsány (ndlr : l’ex-Premier Ministre de la Hongrie), quand on y pense, est tout aussi irritant qu’Orbán. Le temps de Gyurcsány est révolu. Bien qu’il ait été l’un des seuls socialistes avec Bajnai à démontrer que le MSZP était un parti indépendant, qu’il ne comptait pas sur l’aide des oligarques hongrois ».

Quoi qu’il en soit, de « nouveaux acteurs » devraient entrer sur scène.

« Le seul politicien qui soit crédible à mes yeux, c’est,  avec ses airs d’aristocrate, Bajnai. C’est le seul qui soit réellement à la hauteur de la situation ».

Ce que Zoltán souhaite, c’est que son pays prenne un nouveau départ :

« Je n’ai, à vrai dire, aucune idée du cap que l’on s’est fixé ». Il faudrait que ce ne soit plus uniquement les « chantiers subventionnés par l’UE qui puissent fonctionner, mais que le gouvernement hongrois investisse aussi dans l’aide au développement ».

Ce qu’il souhaite encore, c’est que le pays gagne en compétitivité, en croissance, que de nouveaux emplois soient proposés. Les priorités du nouveau gouvernement en place ?

« Somme toute : moins de corruption, une meilleure dépense des aides régionales de l’UE, une plus grande transparence de l’administration publique » D’autres solutions telles que l’ouverture vers l’Europe, seraient –bien évidemment – nécessaires. Mais les problèmes actuels sont vieux de vingt-cinq ans, alors… ».

Malgré cette impression de baisser les bras face à la situation, Zoltán se considère comme un citoyen actif :

« La politique est quelque chose qui me préoccupe vraiment, je participe à autant de manifestations anti-gouvernementales que possible. J’évite de participer aux meetings du MSZP mais je participe aux rencontres de Együtt… Parce que chaque geste compte ».

Interview réalisée par David Kobrehel et Marion Decome