Amin, ancien réfugié afghan, fier d’être hongrois

La Hongrie n’est pas toujours synonyme de xénophobie et de rejet. Dans ce pays aussi il s’écrit de belles histoires de gens venus d’ailleurs. Telle l’histoire d’Amin, 27 ans, solidement ancré en Hongrie après être arrivé, il y a plusieurs années, via ce qui allait devenir la tristement célèbre « route des Balkans ».

La version originale de cet article écrit par Anna Kertész, a été publiée le 15 octobre 2016 dans le journal Szabad Föld sous le titre «Felnőttnek született» (Né adulte). La traduction en français a été réalisée par Paul Maddens.

Amin Mohammad Rezai (facebook).
Amin Mohammad Rezai (facebook).

Aussi loin qu’il s’en souvienne, il a fallu qu’il travaille et pourtant il aurait aimé étudier. A dix ans, il avait son propre magasin et lisait Dostoïevski. Plus tard, il a pris la route de l’Iran vers l’Europe pour ne plus être une proie. Amin a trouvé une famille et un foyer en Hongrie et il raconte son histoire encore et encore aux participants d’une discussion pour aider ses compagnons d’infortune. Toi, au fond, comment te comporterais-tu s’il fallait que tu fuies ? Que ferais-tu pour survivre au voyage et parvenir dans un endroit sûr ? Jusqu’à quel point il serait important que tu restes un homme pendant tout ce temps ?

Amin prend ta main et te conduit jusqu’au bout des épreuves, pour lui vécues et pour toi imaginées. Il le fait dans le cadre d’une représentation théâtrale interactive : « Menekülj Okosan ! » (Fuie intelligemment) ¹. En évoquant son histoire, il répond aux questions fréquemment posées aux réfugiés : pourquoi quelqu’un quitte sa famille, sa patrie, son continent, pourquoi il accepte autant d’humiliations et de danger quand il part pour l’Europe ? Comment peut-il commencer enfin une vraie vie et – s’il est accueilli – que peut-il donner à ce pays qui représente pour lui une nouvelle patrie ?

Le sac à dos d’Amin Rezai Mohammad porte un ruban tricolore hongrois. Lui-même parle un hongrois choisi et dit que c’est une grande fierté pour lui de pouvoir se sentir appartenir à un peuple qui a tant fait pour l’humanité sur le terrain des sciences et des arts. Il est croyant, mais n’est attaché à aucune religion, sa marraine lui a enseigné qu’il faut vivre sa foi dans ses actes. Il agit comme volontaire dans de nombreuses associations humanitaires, il étudie dans l’ameublement et travaille comme interprète de persan dans un foyer pour enfants. Il n’est pas facile de le rencontrer car tout son temps est occupé par ses activités sociales ou salariées. Il ne le regrette pas, mais il ne se souvient pas ne pas avoir travaillé. Il ne se souvient pas avoir été enfant, ne serait-ce qu’une minute. Sur son jeune visage, on ne trouve pas de traits issus de l’enfance, et c’est à l’âge de sept ans que sa vie d’adulte a commencé.

Amin commence son histoire ainsi : « Je n’ai aucun souvenir du temps où nous vivions en Afghanistan. J’avais trois ans quand les Talibans ont assassiné mon père pour des raisons religieuses et ethniques et notre famille a dû fuir en Iran… » En compagnie de ses sept frères et sœurs et de sa mère, le garçon s’est réfugié dans un petit logement et dès son plus jeune âge a pris sa part du travail, sans avoir personne avec qui jouer. « Je ne pouvais pas descendre dans la rue et les enfants étaient très hostiles à l’égard des Afghans. J’aurais aimé étudier mais en Iran, en tant que sans-papier, je n’avais pas le droit d’aller à l’école. Quand nous avions un peu d’argent j’allais dans une école illégale mais d’une minute à l’autre ils les fermaient et bien que j’avais des bonnes notes, je n’ai jamais eu un quelconque diplôme. »

Parmi ses premiers souvenirs, le plus précieux est celui de son 8e anniversaire, lorsqu’il a reçu un appareil photo en cadeau, le début de sa passion. « Quelques mois plus tard je suis descendu imprudemment dans la rue prendre des photos et je me le suis fait voler immédiatement. Se faire voler quelque chose c’était le quotidien, j’étais comme une proie disponible. N’importe qui pouvait me prendre n’importe quoi. Depuis, je ne suis pas attaché aux objets car je sais que ce que j’ai en main peut disparaître à tout moment ». Le garçon dit cela en souriant et ajoute que c’est peut-être de là que lui vient le goût pour la musique, à commencer par le classique et le jazz. La littérature a aussi procuré beaucoup de plaisir au petit garçon pourchassé, lui qui dévorait Dostoïevski dès ses dix ans.

Une année sur la route

Pendant ce temps, il essayait de tenir sa place, comme apprenti tailleur ou comme aide-métallier auprès de ses grands frères. L’instinct de survie en avait fait un homme à tout faire. Il s’y connaissait en menuiserie, en peinture, en montage de téléphone, en informatique et en commerce. A treize ans, il ouvrait une boutique de téléphonie qui aurait pu bien marcher si elle n’avait été régulièrement pillée. Sa mère est morte peu de temps après d’un cancer du poumon. Il n’a pas supporté plus longtemps. Il aurait aimé retourner s’installer en Afghanistan, mais ses frères aînés estimaient que leur ancienne patrie était un endroit trop dangereux. Par contre ils lui ont donné leur accord pour qu’il parte en Europe. Il restait à convaincre ses grandes sœurs, car il ne serait jamais parti sans leur bénédiction. Il a amassé l’argent nécessaire au voyage pendant plusieurs années. Il avait seize ans quand une opportunité s’est présentée. Il fit la première partie du voyage dans la soute à bagages d’un bus, puis a marché sept jours pour passer la frontière turque et s’est enfui en Grèce en jet ski. C’est là qu’il a perdu ses économies. Il est resté coincé sur l’île grecque de Paros pendant dix mois car il ne voulait pas accepter l’argent de ses frères pour continuer son chemin. Il habitait dans un camp de tentes, essayant chaque jour d’accéder au pont d’un bateau, jusqu’au jour où un tournant miraculeux s’est produit.

« Je crois que nous avons été les premiers à faire la route des Balkans il y a sept ans – dit Amin. Nous avions entendu quelqu’un dire qu’il serait peut-être jouable d’essayer dans cette direction. Nous n’osions pas monter dans une voiture, alors nous avons marché pendant un mois et nous avons traversé les « frontières vertes » sans aucune difficulté (ndlr : les zones frontalières traversées clandestinement). Nous marchions depuis dix jours le long de l’autoroute en Hongrie quand on s’est fait repérer. Comme j’étais mineur, ils m’ont envoyé à Bicske. L’autre gars était plus grand, il a fui plus loin, en Finlande ».

A Bicske (ndlr : un centre ouvert pour réfugiés) il a pu enfin être en sécurité. Jusqu’à aujourd’hui, il garde le contact avec ses éducateurs de là-bas et c’est avec joie qu’il se souvient de sa première année scolaire passée dans le calme. En effet, dans l’école du foyer pour enfants de Bicske, il a été inscrit en 8e année (ndlr : l’équivalent de la 3e en France). Après sa majorité, il a été envoyé à Fót où Antónia Balogh est devenue son éducatrice. Ils se sont pris d’affection l’un pour l’autre, elle le prenait en plus de ses deux jumeaux quand il avait des problèmes et il l’appelait « ma petite marraine ». Depuis, ils vivent ensemble comme une vraie famille et Amin a passé le bac et poursuivi ses études. Aujourd’hui il retourne régulièrement à Fót pour faire l’interprète et veiller à ce que les horreurs qu’il a vécues dans l’institution ne se reproduisent pas. « Je ne peux empêcher quelqu’un de se mettre en danger mais, si je le vois, je l’avertis et l’aide à se protéger ».

Il ne veut pas devenir travailleur social ou éducateur pour autant, car il ne se verrait pas avoir les mains liées par les règlements. Il donne beaucoup plus volontiers son temps et son enthousiasme comme bénévole. Il a choisi de faire carrière dans l’ameublement et la décoration. Un métier dans lequel il pourra valoriser les expériences et les compétences qu’il a acquises dans son enfance et satisfaire son intérêt pour les arts visuels. Avec les années, il est devenu une figure populaire de la capitale hongroise. L’an dernier, au moment de la vague de réfugiés, on l’a souvent vu là où il fallait de l’aide. Depuis il estime nécessaire de faire connaître les motivations des réfugiés aux Hongrois. Selon lui, ces derniers sont beaucoup plus accueillants que ce qu’aimerait les politiciens. Alors qu’il est lui-même confronté à l’incitation à la haine sur les réseaux sociaux et dans les journaux, il reçoit des encouragements et de la reconnaissance dans la rue dès qu’il engage la conversation avec une personne. « Nous sommes allés à un festival, il y avait une représentation de Mentőcsónak (note : « canot de sauvetage ») ². Deux garçons se disant d’extrême-droite sont venus à moi et m’ont dit que leur opinion à propos des réfugiés avait complètement changé. Ils ont pris conscience que chacun des réfugiés est quelqu’un qui a une histoire et une personnalité au même titre que toi, que moi, qu’eux. Autrefois, Kaboul était une ville merveilleuse, Alep également. Là-bas les gens vivaient heureux et les enfants pouvaient être des enfants. Un malheur peut arriver n’importe où, n’importe quand ».

Dans le spectacle « Fuie intelligemment », la Hongrie est devenue un lieu invivable d’où il faut fuir vers le pays imaginaire de Kanaan. « Qui ne prendrait pas la route dans cette situation ? Les participants à la représentation prennent la route comme moi autrefois et comme des centaines de milliers en ce moment ». Ce n’est pas facile pour ce garçon de revivre encore et toujours les horreurs subies, mais c’est sa façon d’apporter son aide aux réfugiés. Amin ne veut pas aller plus loin, il se sent chez lui, avec sa nouvelle famille. Il a aujourd’hui vingt-quatre ans et aspire à ce que sa famille s’agrandisse plus tard avec ses propres enfants. « J’ai promis à „ma petite marraine” que je resterai avec elle jusqu’à la fin de notre vie, que je prendrai soin d’elle. Chez nous ça ne viendrait jamais à l’esprit des enfants de se séparer de leurs parents. J’ai amené cette part de ma culture afghane et j’y tiendrai toujours ».

Notes du traducteur :

1 – Menekülj okosan. Cette pièce de théâtre interactive met en scène quatre familles contraintes de fuir leur village détruit par une guerre civile. Au cours de leur exode elles sont confrontées à des situations exigeant des décisions communes déterminantes pour leur avenir. Amin Rezai Mohammed se joint à eux pour leur apporter de l’aide car il a de l’expérience en la matière. Le but est de confronter le public à des dilemmes humains et juridiques fondamentaux. Une personne du Comité Helsinki hongrois participe en tant que « meneuse de jeu ». Pour plus d’informations, voir le site Juranyihaz (accessible en anglais). Ce programme réunit la troupe Mentőcsónak, le Füge Produkció (une troupe de théâtre indépendante) et le Comité Helsinki hongrois.

2- Mentőcsónak est le nom d’une troupe de théâtre créée en 2014 qui travaille sur des thèmes tels que la grande pauvreté, le racisme, les préjugés, l’émigration…