Le polémiste raciste sera publié aux côtés des grands écrivains hongrois

Le polémiste raciste Zsolt Bayer, déjà décoré de la Grande Croix de Chevalier de l’Ordre du Mérite, sera publié dans la prestigieuse collection Bibliothèque Nationale (Nemzeti Könyvtár).

Zsolt Bayer, en 2016 (Nyugat.hu)

Le 9 août dernier, plusieurs médias hongrois de profils aussi variés que Blikk, Magyar Demokrata et 444.hu ont annoncé qu’Imre Kerényi, célèbre homme de théâtre et responsable de la collection Nemzeti Könyvtár (Bibliothèque Nationale), prestigieuse collection dédiée à la littérature, à l’histoire et à la culture hongroises, avait décidé d’inclure dans cette collection l’une des œuvres du très controversé polémiste Zsolt Bayer. Le jour suivant, la nouvelle a été confirmée par Imre Kerényi lui-même, qui a également précisé que l’ouvrage de Zsolt Bayer qu’il se proposait d’inclure à la collection Nemzeti Könyvtár était 1100 év Európa középen (1100 ans au centre de l’Europe), un ouvrage en deux volumes portant sur l’Histoire de la Hongrie.

Toutefois, plus que la nature de cet ouvrage, c’est surtout l’identité de son auteur qui est à l’origine de la polémique entourant cette décision. Zsolt Bayer, qui cumule les casquettes de journaliste, de polémiste et d’écrivain est effectivement bien connu pour ses prises de positions très conservatrices, mais aussi pour ses tirades contre les Tsiganes et les Juifs et pour sa propension à injurier ses détracteurs de manière presque systématique. Proche du pouvoir, Zsolt Bayer a reçu le 20 août 2016 la Grande Croix de Chevalier de l’Ordre du Mérite, mais cette décision a soulevé un véritable tollé dans le pays : plusieurs dizaines de titulaires de cette décoration ont ainsi décidé de renoncer à cette distinction afin de manifester contre la décision gouvernementale.

En Hongrie, la distinction de Bayer se mue en scandale politique

« Une valeur littéraire comparable à Sándor Petőfi »

Imre Kerényi était d’ailleurs bien conscient du fait que sa décision allait immanquablement créer la polémique, puisqu’il a déclaré que « l’indignation sera grande, car je vais publier [dans la collection Nemzeti Könyvtár] Zsolt Bayer et Dezső Szabó ». Ce dernier est un écrivain et linguiste hongrois connu notamment pour ses idées antisémites. Afin d’éteindre la controverse, Imre Kerényi a alors entrepris de déplacer le débat qui se cristallisait autour de la personnalité de Zsolt Bayer sur le terrain de la littérature : le directeur de la collection Nemzeti Könyvtár a notamment affirmé que l’œuvre 1100 év Európa középen possédait une valeur littéraire «comparable à celle des récits de voyage de Sándor Petőfi ».

L’analogie établie par Kerényi entre l’œuvre du sulfureux polémiste et celle du grand poète hongrois chantre de la révolution de 1848 n’a cependant pas convaincu les médias, qui ont été nombreux à rappeler les nombreuses saillies ordurières de Zsolt Bayer. La réponse la plus caustique est sans doute celle du site d’information 444.hu, qui a mis en ligne un quizz composé de dix citations de Petőfi et de Bayer pour lesquelles il fallait déterminer qui en était l’auteur, une tâche finalement assez peu difficile étant donnée la grande différence dans les registres de langue employés par l’auteur du Chant national et le journaliste d’Echo TV.

Au-delà de ces considérations, il convient de s’interroger sur le sens profond de cette décision d’inclure le pensum de Zsolt Bayer dans la collection Nemzeti Könyvtár, en particulier sur le plan politique. En effet, le site d’informations 444.hu rappelle que cette collection dispose pour l’année 2017 d’un budget de fonctionnement d’environ 345 millions forints (plus d’un million d’euros) versés à parts presque égales par le Cabinet du Premier Ministre et par le ministère de l’Economie. De fait, il paraît évident que le gouvernement ne voit aucun inconvénient à l’insertion d’une œuvre de Bayer dans la Nemzeti Könyvtár : l’honneur octroyé à Zsolt Bayer semble au contraire révélateur d’une volonté de récompenser une nouvelle fois ce fidèle serviteur du parti gouvernemental, mais aussi de faire accéder la doctrine « illibérale » à la postérité des lettres hongroises.

Adrien Quéret-Podesta