Ils expliquent la Tchécoslovaquie communiste

S’engager ou non dans le parti ? De quoi est-il possible de parler publiquement et que faut-il garder pour soi ? Comment réagir face aux actualités radiophoniques ou télévisées ? Voici quelques questions, pertinentes sans doute aussi aujourd’hui, qui se posaient avec une certaine acuité sous le régime communiste.

logoradioprague Article publié le 7 septembre 2016 dans Radio Prague

Depuis l’été, ces questionnements sont au cœur du site Socialism Realised, lequel permet aux internautes anglophones de se familiariser avec différents aspects de la vie en Tchécoslovaquie et dans les autres pays du « bloc de l’Est ».

Un projet pédagogique pour le public étranger

« Le bloc de l’Est est souvent présenté comme un espace où il y a des élites politiques qui d’une certaine façon encadrent la manière dont on vit et il y a ensuite les gens dont on ne sait rien. Nous nous focalisons sur ces gens et sur le fait que l’éventail de leurs possibilités peut être très étendu. Il y avait des dissidents et il y avait des personnes ont décidé de prendre une autre voie, qui ont pu décider de rejoindre le parti. Nous essayons de parler aussi de ces décisions et de ces gens ». En quelques phrases, Karina Hoření définit ainsi ce nouveau projet pédagogique dans le monde des humanités numériques développé par une poignée de jeunes chercheurs et elle-même dans le cadre de l’Institut pour l’étude des régimes totalitaires (ÚSTR) et avec le soutien de fonds européens. C’est au siège de cette institution, dans un immeuble grisâtre du quartier de Žižkov, qu’elle nous reçoit en compagnie de sa collègue Lani Seelinger.

L’idée de départ est de permettre au public qui n’a pas la chance de parler tchèque de pouvoir tout de même saisir ce que pouvait être la vie dans la Tchécoslovaquie communiste entre 1948, année du Coup de Prague, et 1989, date de la Révolution de velours. Des expériences de vie qui se veulent en fait représentatives de celles rencontrées dans tous les pays ayant appartenu au dit bloc de l’Est.

En 2012, l’Institut lançait le projet « Dějepis v 21. století », c’est-à-dire « L’Histoire au 21e siècle », pour réfléchir à l’enseignement de l’histoire contemporaine nationale dans le système éducatif tchèque. A cette occasion avait été édité un DVD, suivi bientôt d’un site internet, mettant à disposition des professeurs une riche collection de documents audiovisuels, des archives comme des extraits de films. Il s’agissait d’offrir un matériel pédagogique plus « vivant » et combinant des regards pluriels sur les événements et les évolutions de la société tchèque au XXe siècle.

Seulement voilà, les chercheurs se sont aperçus que pour le public étranger, outre la barrière de la langue, ces vidéos étaient souvent inutilisables car elles faisaient appel à de trop nombreuses connaissances contextuelles. Pour le site « Socialism Realised », la tâche première a donc consisté à rassembler des documents audio et vidéo pouvant faire sens pour quelqu’un peu familier du monde politique et culturel tchécoslovaque. Un travail complexe d’après Lani Seelinger : « Je dirais que nous avons tous participé à tous les aspects du travail. Au début, nous avons dû sélectionner quel serait le bon matériel pour le public étranger et je dirais que cela a été la partie la plus difficile de notre travail. Par exemple, nous avions une vidéo des années 1970 du mouvement anti-charte 77. Pour le public tchèque, c’est vraiment très bien et cela fonctionnerait sans problème. Pour le public américain, cela n’irait pas du tout car il y a tellement de symboles et de personnes qui pour nous n’ont aucune signification ».

La vidéo en question montre un rassemblement au Théâtre national en 1977 de nombreux artistes « invités » à venir exprimer leur opposition au mouvement de la Charte 77, du nom de cette pétition signée par des dissidents tels que Václav Havel ou le philosophe Jan Patočka pour réclamer le respect des droits de l’Homme. Dans le public du théâtre, on aperçoit des acteurs très populaires comme Miloš Kopecký et Vlastimil Brodský ou bien encore l’illustre comédien Jan Werich. Pour le public tchèque, la vue de ces visages si familiers évoque forcément quelque chose. Ce n’est pas le cas pour les non-tchécophiles.

Le travail sur l’archive audiovisuel

Avec des documents audiovisuels pertinents cependant, Karina Hoření estime que le jeune public, habitué à utiliser des vidéos quotidiennement, peut être plus facilement amené à s’intéresser à l’histoire. D’autant plus que les films permettent d’après elle d’appliquer un principe de perspectives multiples. Face à une situation donnée, les personnes ont des réactions différentes.

Ce travail de constitution d’une base de données effectué, il a ensuite fallu réfléchir à une classification et à la création de portes d’entrée pertinentes pour présenter ces documents. Un découpage temporel a été réalisé avec différentes périodes identifiées : les procès politiques et la collectivisation des terres agricoles dans les années 1950, le Printemps de Prague, sa répression et l’ère de la normalisation, et enfin la chute du régime communiste. Pour ce qui est des thèmes, appelés « perspectives » sur le site, Karina Hoření explique : « Nous avons d’abord sélectionné toutes les vidéos que nous aimerions que l’utilisateur puisse voir et ensuite nous avons réfléchi aux catégories dans lesquelles les insérer. Nous en avons conclu que nous souhaitions parler de ‘l’idéologie’, c’est-à-dire de la façon dont le régime se présente lui-même. Ensuite, la perspective de la ‘répression’ reste importante. Que se passait-il pour les personnes qui s’opposaient au régime ? Nous avons ensuite des ‘histoires personnelles’. De quelle façon la majorité de la population pouvait vivre les événements politiques ? La chose nouvelle ou peut-être que vous ne trouverez pas ailleurs, c’est la ‘mémoire’. Nous voulons ainsi illustrer et montrer au public pourquoi le communisme est un thème aussi sensible aujourd’hui en République tchèque. C’est un moyen de comprendre le présent de ces pays postsocialistes ».

Lani Seelinger évoque ensuite la manière avec laquelle les professeurs peuvent travailler : « Les enseignants peuvent utiliser le site comme ils le souhaitent. Ils ne sont d’ailleurs pas obligés de l’utiliser pour travailler sur l’histoire du communisme. Le site peut aussi servir pour étudier par exemple les droits de l’Homme et des sujets de ce type. Nous avons ensuite d’autres choses comme les pathways, qui sont des sortes de démonstration de la façon dont peut fonctionner le site ».

Thématiques plus transversales, ces « pathways » sont aujourd’hui au nombre de trois : les bases idéologiques du régime, la vie de Milan Kundera et la question des femmes sous le socialisme.

Par ailleurs, les responsables du site le confessent : ils ne savent pas exactement pour l’heure comment le personnel enseignant va s’approprier cet outil, notamment parce que les programmes d’histoire dans les pays étrangers n’incluent pas forcément l’histoire contemporaine des pays d’Europe centrale et orientale et quand c’est le cas, c’est à des degrés et à des niveaux divers.

De la difficulté d’enseigner et d’étudier l’histoire du temps présent

En revanche, le matériel du site a fait l’objet de tests auprès du jeune public. Des tests qui révèlent des informations intéressantes sur la façon dont les Tchèques, confrontés à leur propre histoire, et les étrangers, qui ont forcément une distance plus importante avec elle, perçoivent les sujets traités : « Nous avons beaucoup testé le site. Nous l’avons essayé auprès d’étudiants étrangers. Pour la plupart, c’était comme une tabula rasa et ils n’avaient aucune idée de ce qu’était le bloc de l’Est. Par contre ils sont plus disposés à accepter la pluralité des expériences sous le communisme. Sur certains points, nous rencontrons plus de problèmes en République tchèque si nous souhaitons par exemple parler des personnes qui se souviennent avec nostalgie et avec tendresse des années dans les coopératives agricoles et de la collectivisation. Le public étranger accepte cette idée qui pour lui fait sens et semble logique. Dans le milieu tchèque, il y a tellement d’émotions attachées à l’identité de celui qui se souvient du communisme et à la façon dont il s’en souvient que la discussion sur comment enseigner cette période est beaucoup plus problématique ».

La plupart des chercheurs qui ont planché sur Socialism Realised sont jeunes et n’ont pas vécu sous le communisme ou bien alors seulement pendant les premières années de leur vie. Le projet traduit ainsi également les tensions qui peuvent exister dans le champ historique tchèque sur les nouvelles façons d’appréhender et d’enseigner la période communiste, près de trente ans après la Révolution de velours. Des approches qui peuvent être différentes, mais pas forcément contradictoires entre elles, comme l’indique Karina Hoření : «Ces tensions s’expriment probablement par l’accent que nous avons mis sur l’histoire sociale par rapport à l’histoire politique. En fait, dans les années 1990, la recherche sur la répression était largement dominante parce qu’il semblait alors important de parler des victimes du communisme. Aujourd’hui nous essayons davantage, et ce n’est pas seulement une question générationnelle, de parler des différentes attitudes possibles face à ce régime. Qui sont ces gens qui n’ont pas participé directement à ce régime ? Quelle a pu être leur expérience ?».

Pierre Meignan