Péter Esterházy : deux grand-mères, une famille, un petit zob et Dieu pour témoin

Péter Esterházy était l’un des deux plus grands écrivains hongrois vivants (l’autre, c’est Péter Nádas). Il a disparu l’an dernier. On découvre en traduction l’un de ses derniers livres, La Version selon Marc. Erudit, drôle et caustique, comme toute son œuvre.

Article publié initialement sur le blog de l’auteur, dans le club de Mediapart.
 

Dans le livre majeur de Péter Esterházy, Harmonia Caelestis (Gallimard, 2001), la figure récurrente du père, et partant de tous ses pères au fil des générations, est majeure. Ce livre forme un inattendu et sidérant diptyque avec le livre suivant, Revu et corrigé (Gallimard, 2005). Ayant mis un point final à Harmonia Caelestis, Esterházy obtient, après une longue attente, la possibilité de voir enfin le dossier de son père, conservé dans les archives des services de renseignements. Il y lit ce qu’il n’avait jamais soupçonné : son père, héritier de la « grande » famille des Esterházy (châteaux, ministres, gâteau – délicieux – portant le nom familial, etc.), était un informateur pour la police communiste. Par la suite Esterházy devait publier Pas question d’art (Gallimard, 2012) autour de la figure de sa mère, mais pas seulement.

Une famille d’ « ennemis du peuple »

Atteint d’un cancer du pancréas, Péter Esterházy est mort l’an dernier à 66 ans. La Version selon Marc qui paraît aujourd’hui en traduction devait faire partie d’une trilogie qui restera inachevée. C’est un livre qui fait retour sur l’enfance du narrateur (Péter lui-même) quand sa famille – son grand frère, sa mère, son père et lui – se retrouve relégués à la campagne par le régime communiste en tant qu’ « ennemis du peuple ». Dans la maison d’un koulak (mot russe sans frontière signifiant paysan aisé) chargé de les surveiller et d’écrire des rapports, ils vivent à quatre dans une pièce et travaillent dans les champs.

La figure centrale n’est plus celle du père et de la lignée (d’ailleurs, le père est souvent absent : il se saoule au bistrot du village), ni celle de la mère, mais celle de Dieu sur lequel veillent les deux grands-mères, l’une chrétienne, l’autre juive, et aussi le fils de Dieu accroché au mur de la pièce, crucifié. « Il me ressemble. Dodu, souriant, fort », note le narrateur, surnommé « petit Zob » par son frère aîné.

Tous les lecteurs d’Esterházy, auteur aussi érudit que joueur, ne seront pas étonnés de voir le récit, s’éloigner à grands pas de la description sociale d’une famille de relégués.

Marc, Pierre, Péter

Plusieurs registres se mêlent, unis souvent par la notion de découverte. Des sens avec la voisine Mari, de l’écriture avec le frère aîné (ce qui ne manque pas d’humour : dans Voyage au bout des seize mètres traduit chez Christian Bourgois, et aussi dans Pas question d’art, l’auteur raconte sa passion pour le foot, mais c’est son frère aîné qui mènera une carrière de joueur professionnel international, et c’est lui qui deviendra un écrivain traduit dans le monde entier). Découverte compliquée de Dieu chez cet enfant atteint de surdité à travers l’évangile selon saint Marc attribué souvent à Pierre donc à Péter. Esterházy en cite une version du XVIe siècle, corrigeant souvent le texte de l’époque en le mettant à la première personne (saluons au passage le phénoménal travail de la traductrice – de bien des livres d’Esterházy –, Agnès Járfás).

Péter Esterházy joue cartes sur table. Les torsions du récit, les piratages narratifs comme les emprunts faits à Simone Weil, (La Personne et le Sacré) ou à Imre Kertész via les deux grands-mères, tout comme encore les clins d’œil à l’un de ses anciens livres (Trois anges me surveillent, Gallimard 1989) sont clairement référencés en fin de l’ouvrage et non en marge comme il le faisait habituellement.

La Version selon Marc est un récit fait d’une centaine de courts chapitres (une à trois pages) où chaque fin entraîne le début de la séquence suivante, un déroulement du récit par enveloppements comme Esterházy les aimait. Les phrases souvent courtes et la simplicité de leur enchaînement donnent à ce petit livre une étrange légèreté, d’autant plus étrange que l’on découvre La Version selon Marc après la disparition de l’auteur. Derrière le masque de Dieu, la mort joue les premiers rôles. Exemple, cette fin du court chapitre 40 :

« Les rides de ma mère ne lui appartiennent pas, c’est bien pourquoi elle tente de les cacher. Dans ses rides, le temps passe en direction de la mort. En direction de la peur. Moi, je n’ai pas peur. Ce n’est pas pour rendre la mort plus facile que Dieu existe, dit Grand-mère. Pas pour qu’elle soit plus facile. Mais pour qu’elle ait un sens. Et elle a un sens si sa mort à lui a un sens. »

Attendons maintenant de nouvelles traductions, entre autres celle de son ultime pièce et celle de son dernier ouvrage : Journal intime du pancréas.

Jean-Pierre Thibaudat