« Paysage, Action ! »

Un moment de joie, d’euphorie et de légèreté un jour avant le drame…

J’arrive à l’Institut Français de Budapest.

Je monte à l’étage.

Une jeune femme m’accueille.

Elle m’offre une enveloppe.

J’ouvre l’enveloppe.

J’y découvre une feuille d’arbre jaunie par l’automne et une petite photographie. De couleur, cadrage serré, un espace neutre rempli par des ordures du haut en bas. Dans cette montagne de déchets humains s’inscrit un personnage, habillé tout en blanc. Il fixe le caméra. Je le regarde. Il me regarde.

Je m’assois parmi les spectateurs avec mon enveloppe.

La performance commence.

On peut, voire on doit (!), donner notre photo à une personne sur scène. Je fais ainsi.

Je donne ma photo, cette personne sur scène m’invite à m’asseoir à côté d’elle. Elle « lit » la photo à voix haute, elle décrit objectivement, succinctement ce qu’on voit. Elle me demande si je veux rajouter quelque chose.

La performance commence : 6 performeurs et 2 musiciens répondent par mouvements et par sons à cette photographie. Ils ne la jouent pas, ils l’interprètent, ils la « traduisent » à d’autres langages : picturale, chorégraphique, musical…

Leur « réponse » ne dure pas plus de 2-3 minutes : court mais intense. Riche en tensions et en émotions.

Je retourne à ma place parmi le public et quelqu’un d’autre prend ma place sur scène.

On décrit une autre image…

Voilà en quelque lignes la partition de la performance Paysage, Action !, présentée à l’Institut Français de Budapest le 12 novembre 2015 par Gray Box Projects.

Au total sept photos étaient décrites verbalement et interprétées corporellement et musicalement. Elles sont de deux photographes hongrois, de Gábor Kasza et de Gáspár Riskó. Des photos très cinématographiques, comme si elles étaient des captures de films, des fragments de récits, des bribes d’histoires ou de rêves… En les regardant on est en face d’un énigme, tiraillés parmi le « qu’est-ce qui s’est passé avant ? » et le « qu’est-ce qui va se passer après ? ». Ce sont des photos à la fois d’action et de transition, ce qu’on voit c’est un passage, antécédent et suite existent forcément ! Elles sont très esthétiques, l’harmonie colorielle et formelle sont parfaitement au rendez-vous, et méticuleusement construites, avec une temporalité et une narration onirique suspendues.

De même pour les interprétations performatives : sur le plan dramaturgique et scénographique tout était au rendez-vous. Le rapport entre photo et performance était présent, claire et lisible, sans tomber dans l’illustration ou la démagogie. Il s’agissait clairement d’un exercice de traduction ou de transposition, et non pas d’un jeu (d’acteur ou de danseur), sans répétition, sans pléonasme. L’interprétation de chaque photo impliquait l’utilisation de la collection de vêtements, de costumes et d’accessoires qui formait en même temps le seul décor du spectacle. Tel qu’il nous a été décrit au début, il ne s’agit cependant pas de vêtements au sens conventionnel, mais d’espaces qui se créent entre le corps du performeur et le tissu. Confectionnés pour la plupart des cas en jersey ou en lycra, ce sont des espaces de tension et de restriction dans lesquels le corps se trouve piégé, restreint, démuni de ses savoirs et pouvoirs habituels. Dans ces contextes et situations inhabituels et provoqués, le corps se doit réinventer, trouver des nouvelles manières d’existence et d’expression. Les vêtements (espaces) étaient portés, manipulés, déformés et utilisés avec justesse et créativité ; ils étaient costumes, décors, accessoires et même surface de projection en fonction de la scénario imaginée.

Un spectacle donc hybride, utilisant avec intelligence et finesse les codes et les éléments structurels de la performance, danse, théâtre et mime, sublimement accompagné par deux musiciens d’une rare créativité.

Un moment de joie, d’euphorie et de légèreté un jour avant le drame.

Texte de Marie Wang

Photos de Boglárka Zellei (sauf mention contraire)

Crédit photo : Gábor Kasza.
Crédit photo : Gábor Kasza.

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« Paysage, Action ! »

Performance avec vêtements, costumes, accessoires

(Performance dans le cadre du Mois de l’Environnement à l’Institut Français de Budapest)

Concept : Gray Box Projects (www.grayboxprojects.com)

Performance : Anna Ádám, Péter Árvai, Zsuzsa Bakonyi, Orsi Fodor, Nicholas O’Neill (S-HU), Tímea Piróth, Péter Valcz

Photos: Gábor Kasza, Gáspár Riskó

Musique : Kata Cserne, Róbert Földvári

Avec la participation de : Szabina Almási, Csilla Bezeczky, Théo Faucheux (FR), Roxane Quenin (FR)

Gray Box Projects est une initiative interdisciplinaire à la frontière de l’art (« White Cube »), du spectacle (« Black Box ») et de la mode (« Catwalk »). Cette plateforme de création et d’échange a été fondée en 2014 par l’artiste franco-hongroise Anna Ádám et par la danseuse-chorégraphe suédo-hongroise Sally O’Neill. Leur but était d’une part de concevoir des performances et d’autre part d’organiser des workshop et des Jam-Lab (« Jam-session » + »Laboratory »), à l’intersection de différentes disciplines artistiques et théoriques. Gray Box Projects c’est aussi une collection de vêtements et de costumes performatifs, qui joue un rôle central dans toutes leurs actions.

A venir

  • 14 décembre 14-18h : Workshop en français “Amour, Fragments” d’après “Fragments d’un discours amoureux” de Roland Barthes
  • 14 décembre 19-20h30 : JAM-LAB IV. (50 minutes d’improvisation thématique en paires)
  • 15 décembre 14-18h : Workshop en hongrois “Amour, Fragments” d’après “Fragments d’un discours amoureux” de Roland Barthes