Viktor Orbán et Vladimir Poutine une nouvelle fois unis à Budapest

Sanctions européennes contre la Russie, connexion au gazoduc Nord Stream, financement de Paks 2, commerce bilatéral…, voici le menu du sommet russo-hongrois ce jeudi à Budapest, le second en deux ans. Les deux parties ne s’en cachent pas : il s’agit aussi de parler du tournant en cours dans les relations internationales suite à l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche.

Budapest se trouve au centre de la grande géopolitique mondiale pour quelques heures ce jeudi. Pour la seconde fois en deux ans, le président russe est invité en Hongrie par le Premier ministre Viktor Orbán (à moins qu’il ne se soit invité, la question n’avait pas été tranchée il y a deux ans non plus…). En février 2015, la rencontre des deux dirigeants avait été commentée comme celle de deux parias : en pleine crise ukrainienne, Vladimir Poutine avait été décrété persona non grata par la Commission européenne peu de temps après que Budapest ait joué la carte russe. Cette année le contexte est bien différent, mais tout aussi incertain puisqu’il suit de quelques jours l’investiture de Donald Trump.

Budapest espère une « nouvelle ère » dans les relations internationales

De ce changement d’administration à Washington, le gouvernement hongrois espère beaucoup, et sans doute trop. Il s’empresse d’enterrer aux côtés des Démocrates le « politiquement correct » et le multilatéralisme, pour embrasser une « ère nouvelle » où l’intérêt national et le bilatéralisme auraient la primauté sur tout le reste…à commencer par l’Union européenne. Car c’est bien l’Union qui pourrait faire les frais de la proximité idéologique actuelle entre Moscou-Washington et un nombre croissant de pays européens avec aux avant-postes la Hongrie et la Pologne. Le dirigeant hongrois l’a exprimé sans détour : avec Trump aux manettes à Washington, c’est le moment où jamais d’enterrer une bonne fois pour toute le projet fédéraliste européen tant exécré par les souverainistes du Fidesz.

Il est toutefois à noter que – de façon assez paradoxale – prenant acte de l’affaiblissement possible à venir de l’OTAN, Viktor Orban se dit aussi convaincu de la nécessité de mettre sur pied une armée européenne très intégrée, et lance des « Make Europe great again ! ». Le gouvernement hongrois mise également beaucoup sur un possible dégel des relations américano-russes. « Son amitié avec Poutine a été le pari de politique étrangère le plus important d’Orbán. Ce fut la cause principale de son isolement à l’Ouest, analyse le centre de recherche brusselo-budapestois Policy Solutions, mais il pourrait s’avérer gagnant avec l’élection de Trump ».

Renforcer les relations bilatérales

Il s’agit de renforcer les relations bilatérales dans les domaines économiques, universitaires et culturels. Il sera aussi discuté de l’éventualité de connecter la Hongrie au Nord Stream qui alimente l’Allemagne en gaz russe via la mer Baltique. La délégation russe dans la capitale hongroise est véritablement impressionnante : Vladimir Poutine – qui doit arriver vers midi à Budapest – a été précédé par plusieurs de ses ministres. Son ministre des Affaires étrangères Sergei Lavrov, bien entendu, mais aussi le Ministre de la santé et celui du commerce et de l’industrie. « Les contacts très étroits entre les dirigeants russes et hongrois sont sans précédent, en particulier depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine », constate un des bons spécialistes hongrois de la Russie, András Rácz (cf. son interview vidéo ci-dessous, réalisée par Budapest Beacon).



La contre-manifestation aura-telle lieu ?

Le déploiement de forces de sécurité aussi, est impressionnant. On ne sait pas dans lequel des trois Iliouchine Il-96 qui décolleront de différents aéroports de Russie, escortés par des avions de combat, se trouvera le président russe. On ne sait même pas si son avion entrera en Hongrie via la Slovaquie ou la Serbie. Au sol, l’attendront des unités d’élite de la police et des services secrets russes débarquées à Budapest dès mercredi. Par un itinéraire tenu secret surveillé de près par des snipers, la Mercedes S600 de cinq tonnes capable de résister à un tir de bazooka conduira le président jusqu’au Parlement.

Là, quelques centaines de manifestants sont déterminés à braver l’interdiction de la police anti-terroriste hongroise pour dénoncer l’axe Orbán-Poutine, sifflets à la bouche. Ils répondent à l’appel du petit parti de gauche Együtt (Ensemble) qui avait déjà perturbé la fête nationale du 23 octobre. « Nous ne tolérons pas que Viktor Orbán utilise la Hongrie pour mieux servir la Russie et nous ne tolérons pas qu’il se serve de notre patrie pour lutter contre l’Europe, en dépit de nos intérêts nationaux », justifient ses organisateurs.

Rosatom et le projet Paks 2

Le poids lourd de la délégation russe, c’est Alexey Likhachev, le patron de Rosatom, l’Agence fédérale russe de l’énergie atomique. Car Moscou et Budapest sont liées par un accord signé au début de l’année 2014 qui prévoit l’agrandissement – par Rosatom – de l’unique centrale nucléaire hongroise, à Paks, avec la livraison de deux nouveaux réacteurs de 1200 Mégawatts ainsi que leur approvisionnement en barres de combustible irradié pour vingt ans. Ce projet à douze milliards d’euros doit être financé à 80 % avec le prêt de la banque russe d’État VEB Capital. Mais cette banque est aujourd’hui au bord de la banqueroute et l’on s’interroge de plus en plus sur ces capacités de financement du projet « Paks 2 ».

Les Hongrois avaient découvert un peu abasourdis au début de l’année 2014 que leur gouvernement avait signé dans leur dos le projet le plus cher jamais entrepris en Hongrie, et que celui-ci avait été confié à la Russie, sans débat public ni accord du parlement. Face à cette affaire rondement menée et sans appel d’offre public, la Commission européenne – dont le bras d’Orbán avait dit avoir reçu son « accord tacite » – a naturellement lancé des procédures d’infraction, mais a finalement levé les derniers obstacles fin novembre. Orbán le pragmatique a-t-il acheté ses faveurs en offrant à des compagnies allemandes comme Siemens de partager le gâteau avec de juteux contrats ? Ce n’est pour l’heure qu’une hypothèse, qu’une partie de la presse hongroise soulève sans complexe (lire l’article en anglais de Budapest Beacon).

Les sanctions européennes

A l’instar d’un nombre croissant de dirigeants en Europe, Viktor Orbán plaide pour la levée des sanctions européennes, prises en 2014 en réponse à la crise ukrainienne et à l’annexion de la Crimée. Mais sans toutefois franchir la ligne rouge qui consisterait à voter contre lors de leur reconduction tous les six mois. La Russie, expliquait-il ainsi lors d’une conférence la semaine dernière, « a survécu aux tentatives de l’Occident de l’isoler et de démanteler son régime, aux prix bas du pétrole et aux sanctions. Cela n’a pas de sens que l’Europe ignore sa force et les opportunités qu’elle représente ». Vladimir Poutine peut-il le contraindre lors de cette visite à y opposer son véto lors de leur prochaine reconduction ?

András Rácz from Budapest Beacon on Vimeo.

Corentin Léotard