Le nouveau chantier du PiS : nationaliser la société civile polonaise

La Première ministre polonaise, Beata Szydło, a annoncé cette semaine la création d’un « Centre national de la société civile » qui centralisera tous les programmes de subventions destinés au monde associatif afin de redistribuer les fonds de façon plus « transparente ». L’opération a été préparée en amont par une campagne de communication controversée.

En polonais (ou en russe), cela s’appelle la « sociotechnique » : comment manipuler l’opinion publique à l’aide de méthodes de communication sophistiquées pour atteindre des buts politiques précis. Les régimes communistes d’Europe de l’est s’en étaient fait une spécialité en organisant périodiquement des chasses aux sorcières sur le modèle des deux minutes de la haine imaginées par George Orwell. Agriculteurs indépendants, agents de l’étranger, entrepreneurs, Juifs… Les victimes étaient choisies en fonction de l’objectif recherché et du potentiel de mobilisation dans la population.

En Pologne, le communisme a peut-être disparu – encore que le parti au pouvoir affirme le contraire – mais la sociotechnique n’a pas été oubliée. Cela commence par une bonne préparation du terrain. Depuis fin octobre, la télévision publique, officiellement rebaptisée au début de l’été « télévision nationale » (lire télévision d’État), diffuse des reportages sur des prétendues liaisons incestueuses entre le personnel politique de l’opposition et de grandes ONG polonaises comme la Fondation pour le développement de la démocratie locale.

A l’aide de schémas suggestifs reliant l’ancien président de la République Bronisław Komorowski, le président du Tribunal constitutionnel Andrzej Rzepliński – qui s’acharne à défendre l’indépendance de sa juridiction face au gouvernement – et leurs enfants respectifs, figures actives de la scène associative polonaise, les journalistes laissent entendre que les ONG sont à la solde de l’« ancien régime ».

Des flèches grosses comme des ficelles montrent également les millions de zlotys versés par différentes institutions publiques (ministères, municipalités…) à ces organisations, représentées par les visages de quelques personnalités bien choisies. Ces gens-là s’engageraient donc dans des associations non par souci du bien commun, mais pour se gaver de subventions.

Si c’est encore trop compliqué, on ajoute que non seulement ils recevaient du temps de l’« ancien régime » des fonds de leurs amis politiques , mais qu’en plus ils sont soutenus par George Soros, «  milliardaire controversé qui finance des organisations de gauche dans le monde  ». On s’abstient de faire explicitement allusion à ses origines juives – on est à la télévision, tout de même –, mais la référence n’échappe à personne : c’est encore la Żydokomuna (judéo-communisme) !

Le Fidesz cible George Soros, son «premier opposant»

En revanche, le reportage ne dit pas un mot des procédures d’attribution des subventions, des projets, des dizaines de milliers de personnes qui les mettent en œuvre… ni des millions de zlotys que le gouvernement ultra-conservateur investi il y a un an distribue sans compétition à d’étranges bénéficiaires comme le père Rydzyk, directeur des influents media ultra-catholiques Radio Maryja et TV Trwam.

Le doute ainsi jeté dans la population créé une demande d’intervention des pouvoirs publics, qui se montrent étonnamment prompts à réagir. On apprend ainsi que moins d’un mois après le début du « scandale », le gouvernement dispose d’un projet tout prêt, déjà consulté avec les intéressés. Le premier ministre Beata Szydło a annoncé cette semaine vouloir créer un « Centre national pour le développement de la société civile » qui centralisera les subventions destinées aux ONG (programmes des ministères, d’agences publiques sectorielles…) pour les redistribuer selon des critères plus « transparents ».

L’expérience d’un demi-siècle de communisme autoritaire, pendant lequel la quasi-totalité de la vie publique (syndicats, associations, media…) était sous le contrôle d’un parti unique, continue de marquer la société civile polonaise, relativement moins développée qu’à l’ouest de l’Europe. Cela se compte en nombre d’organisations, de volontaires, de moyens financiers mais aussi de confiance de la population dans ces initiatives. À cet égard, le projet du gouvernement de renationaliser le tissu associatif représente un test de robustesse décisif pour les acteurs de la société civile, qui sont loin d’être certains de l’emporter.

En Europe centrale, «le projet de société civile a été dénaturé»

Eugène Chapelier