Mon hommage à Ildikó et aux «védőnő»

Toute jeune étudiante en première année de médecine, étrangère, sans entourage familial à proximité, j’attendais mon premier enfant en 1977 en Hongrie. Très vite, je fus prise en charge d’une façon très rassurante non seulement médicalement mais aussi par un tissage social très efficace.

L’organisation du réseau des « védőnő », ce qui signifie littéralement « femme protectrice », remonte à 1915. Il fut fondé alors sous le nom de Fédération Nationale Stéphanie pour la Protection des Mères et des Enfants. Stéphanie, princesse de Belgique, veuve de l’archiduc Rodolphe d’Autriche avait épousé en secondes noces le comte hongrois Elemér Lónyay. Elle était la marraine de cette initiative. Après la seconde guerre mondiale, ce réseau unique au monde fut restructuré et rebaptisé en Service des Femmes protectrices. Cette expression peut sembler emphatique mais elle reflète la philosophie du rôle de ces femmes respectées dans la société hongroise, au-delà des changements et des régimes politiques. Chaque quartier, chaque village, chaque école est, maintenant encore, sous la responsabilité d’une professionnelle très bien formée et qui a des compétences limitées mais intégratives en accompagnement social, en soins infirmiers, obstétrique, puériculture et diététique. J’ai donc bénéficié de ce service en 1977 comme jeune maman.

Dès que ma grossesse fut confirmée, je dus me présenter à la consultation obstétricale de mon quartier. Là, je rencontrai Ildikó, une femme d’une quarantaine d’année, charismatique, la poitrine bien serrée dans sa blouse blanche trop étroite et les pieds chaussés de drôles de petites bottines blanches, lacées, à bouts et talons ouverts. À cette époque toutes les femmes de Hongrie faisant un métier debout, infirmières, serveuses, coiffeuses, vendeuses, portaient ces chaussures uniformisées destinées à prévenir les varices. Ildikó, ma protectrice, sans me demander mon avis, c’était la règle à l’époque, prit les choses en mains. Elle s’occupait d’ailleurs avec la même autorité des jeunes mamans sans expérience que des mères de famille plus nombreuse. Enregistrement administratif, premières mesures médicales, tout fut rondement mené avant que je rencontre le médecin. Convoquée tous les mois je rencontrais toujours une dizaine d’autres jeunes femmes suivies par Ildikó. Dans la salle d’attente les conversations étaient générales, les confidences n’étaient plus confidentielles, les informations circulaient, le groupe rassurait, Ildikó régnait. Le médecin, toujours un homme, restait cantonné dans un rôle très technique.

Très rapidement Ildikó se présenta chez moi comme elle le faisait régulièrement chez ses autres protégées. Elle travaillait, ainsi que toutes ses collègues, suivant un protocole strict traitant tous les domaines et qui ne pouvait être remis en question. Au-delà de son activité paramédicale elle s’assurait dans une attitude fine mais déterminée que mon logement était bien tenu, que je commençais à préparer le trousseau du bébé, que je menais une vie adaptée au développement optimal de mon enfant. Elle me parlait de l’importance de la « pólya », sorte de maillot matelassé permettant de porter le bébé en toute sécurité, du repassage des couches pour éviter les infections, de la préparation du thé à la camomille pour l’hydratation du bébé et du thé au cumin pour calmer ses maux de ventre. Elle m’apprit à couper le lait de vache si le lait maternel venait à manquer et nous eûmes des discussions véhémentes sur l’introduction du premier légume dans l’alimentation du bébé. Carotte à la française ou pomme de terre à la hongroise ? Déjà une différence culturelle !

Elle était également tenue d’accompagner le pédiatre à domicile dans les trois jours suivant le retour à la maison après la naissance. Là, elle notait l’examen minutieux qui servait de base au suivi de l’enfant. La question de l’allaitement fut abordée comme une évidente obligation et non comme un choix. A posteriori cette attitude paraît très intrusive, elle l’est avec le regard d’aujourd’hui, mais à cette époque et dans ce pays où le collectif primait sur l’individu cette prise en charge de tous les aspects d’une situation très intime était difficilement négociable. D’autre part ces femmes protectrices étaient de vrais soldats de première ligne dans la grande cause qu’était la prévention dans l’action médicale et sociale. Elles suivaient les enfants de la conception à l’adolescence, travaillant avec l’obstétricien et le pédiatre de quartier, en donnant à toutes les mères le même enseignement, les mêmes conseils, la même présence, le même accès aux services. Personnellement, loin de ma mère à qui j’aurais pu demander conseil dans cette situation particulière, les communications téléphoniques avec la France étant très difficiles -deux heures d’attente au minimum pour une conversation sans doute surveillée- j’appréciais cette sollicitude.

L’Union Européenne était loin de la Hongrie il y a quarante ans, je venais d’un pays où le régime politique, les valeurs économiques et sociétales dans lesquelles j’avais été élevée étaient diamétralement opposés à ceux de mon pays d’accueil et pourtant j’ai joui des mêmes droits sociaux, des mêmes aides financières que les Hongroises au nom d’une solidarité universelle remise en question aujourd’hui. Dix ans plus tard, de l’autre côté du miroir, derrière le bureau et à la table d’examen du gynécologue que j’étais devenue, j’eus la chance de travailler avec une autre Ildikó, protectrice des femmes de mon quartier. Mon éternelle reconnaissance !

Catherine Feidt