« Merkel se rapproche de Varsovie pour mieux rassembler l’Europe »

Le 7 février dernier, Angela Merkel s’est rendue à Varsovie sur fond de contentieux européen concernant l’État de droit en Pologne. Entretien avec Christophe Gauer, franco-polonais, consultant senior pour un cabinet franco-allemand en communication stratégique et en affaires publiques.

Alors que les médias polonais soulignent le succès de la visite d’Angela Merkel le 7 février dernier à Varsovie, les médias allemands semblent plus réservés. Quelle est la portée de cette rencontre entre la chancelière allemande et les principaux dirigeants polonais sur la relation germano-polonaise ?

Il est encore trop tôt pour le dire mais cette rencontre prouve au moins que Berlin et Varsovie sont de nouveau disposés à dialoguer. En soi, cela constitue déjà un tournant après des mois de tensions bilatérales. Les deux pays commencent à se rendre compte qu’ils ont besoin l’un de l’autre et cherchent donc à normaliser leurs relations. C’est tout le sens de cette visite.

Du côté de la Chancelière, l’objectif était clair : elle souhaite se rapprocher de Varsovie pour pouvoir mieux rassembler une famille européenne menacée de toutes parts, entre Poutine, Trump, le Brexit et bien sûr les élections françaises, qui causent pas mal de craintes à Berlin. Pour elle, isoler Varsovie dans ce contexte ne sert à rien. Mieux vaut lui tendre la main, quitte à tenter de l’influencer par la suite.

La Pologne, quant à elle, cherche surtout de nouveaux alliés face à Poutine. Elle souhaite aussi normaliser ses relations avec Bruxelles et enterrer si possible les procédures de sauvegarde de l’Etat de droit à son encontre. Dans un cas comme dans l’autre, l’Allemagne peut être un allié de choix, qu’il vaut mieux caresser dans le sens du poil. La présidente du Conseil Beata Szydło a d’ailleurs été tout à fait cordiale avec Angela Merkel.



La Pologne n’est-elle pas tentée de réactiver l’axe Paris-Berlin-Varsovie face à Moscou?

Certainement. Les Français ne s’en rendent pas bien compte, mais les Polonais ont de véritables craintes vis-à-vis de la Russie, surtout après le Brexit et l’élection de Trump. Les déclarations anti-OTAN du président américain ont été très mal perçues à Varsovie, qui a l’impression ne plus pouvoir compter sur les Etats-Unis comme avant. Quant aux Britanniques, ils ont toujours été en pointe contre Moscou sur le dossier ukrainien. Leur départ est également ressenti durement.

Il est donc logique que la Pologne cherche aujourd’hui à se rapprocher de l’Allemagne. Après tout, Merkel reste le seul grand leader européen à prôner la fermeté face à Poutine, bien plus que la France, toujours soupçonnée de russophilie. En outre, Berlin a fortement augmenté ses dépenses militaires l’an dernier, ce qui n’est pas passé inaperçu à Varsovie. Preuve que les choses changent, Kaczyński a d’ailleurs fait des déclarations détonantes dans sa dernière interview au Frankfurter Allgemeine Zeitung, où il s’est dit favorable à ce que l’UE se dote de capacités nucléaires.

Geste inhabituel, Angela Merkel a rencontré Jarosław Kaczyński, qui n’occupe aucune fonction exécutive – pendant plus d’une heure à l’Hôtel Bristol.

En rencontrant Kaczyński, Merkel a agi de manière pragmatique. Elle reconnaît implicitement que le véritable homme fort de la Pologne aujourd’hui, c’est lui. Et de fait, c’est bien Kaczyński qui tire les ficelles. Il est à l’origine de toutes les grandes initiatives de ces deux dernières années, le président Duda et Beata Szydło lui doivent leurs postes.

Quels étaient les enjeux de cette rencontre entre Merkel et Kaczyński ? Est-ce là une tentative pour surmonter les divergences entre la CDU allemande et le PiS polonais ?

Il ne faut pas se leurrer, les divergences restent encore fortes. Mais Merkel et Kaczyński ont compris qu’ils avaient tout intérêt à se rapprocher. Ce dernier a d’ailleurs dit clairement qu’il souhaitait voir Merkel gagner les élections fédérales d’octobre. Pour lui, la Chancelière présente des avantages certains par rapport au candidat social-démocrate (SPD), Martin Schulz, qui risque d’être beaucoup plus critique sur la question de l’Etat de droit en Pologne et plus arrangeant avec Poutine.

Quant à Merkel, son intérêt est de trouver des partenaires sur les grandes questions européennes du moment, comme la défense, le Brexit ou le droit d’asile. Opérer un rapprochement avec la Pologne ne peut être qu’une bonne chose, également pour peaufiner sa stature internationale avant les élections. N’oublions pas que sa position n’est pas évidente en interne, avec un parti populiste, l’Alternative für Deutschland (AfD), à plus de 15 % dans les sondages et un Martin Schulz toujours très haut.

Angela Merkel a tenté de jouer sa carte Est-Allemande pour essayer de séduire l’opinion publique polonaise, tandis que Witold Waszczykowski (ministre des Affaires étrangères) a moqué les Allemands en « cyclistes végétariens ». Pensez-vous que les incompréhensions culturelles entre l’Est et l’Ouest pourraient freiner encore longtemps l’émergence d’un espace politique européen ?

C’est la grande question que se posent certainement tous les Français qui connaissent l’Europe centrale ! A titre personnel, je continue de penser qu’il existe toujours une forte césure dans les mentalités. Les sociétés post-historiques d’Europe de l’Ouest ont du mal à appréhender les passions qui agitent cette région, et inversement. Mais comment pourrait-il en être autrement ? Varsovie et Budapest étaient encore sous la férule de dictatures communistes il y à peine 27 ans… Paris et Bonn n’ont pas connu ça.
Maintenant, je pense que le temps finira par faire son œuvre. Les menaces que nous vivons sont également telles qu’elles devraient inciter les Européens à travailler ensemble. Après tout, l’Europe s’est toujours faite dans les crises.