Le temps révolu des Roms musiciens de Józsefváros

Józsefváros sonne aux oreilles des Budapestois comme le début des Balkans, là où il était jadis possible de rencontrer toutes les ethnies que comptait l’ancienne Autriche-Hongrie. Parmi celles-ci, les Roms musiciens, arrivés dans la capitale à la fin du XIXe siècle. Autrefois incontournables dans les cabarets à touristes du centre-ville, tout semble penser que leur temps est désormais révolu.

István et sa femme sont un couple de Roms hongrois vivant à deux pas de Teleki tér, le coeur de la partie populaire de Józsefváros. Dans leur rue, les hautes bâtisses cossues à coursives côtoient les fragiles constructions à un étage dans lesquelles vivent les catégories les plus pauvres du huitième arrondissement de Budapest. Eux vivent dans un immeuble de bonne tenue, propre et bien entretenu. Leurs voisins sont des étudiants, des retraités, des jeunes couples ou même des notables mieux installés. Leur appartement est accueillant, lumineux et chaleureux.

István est né dans la banlieue sud de Budapest, dans un petit village du comitat de Pest. Il a longtemps vécu dans les arrondissements de l’hyper-centre avant d’emménager dans le huitième arrondissement. Il vient d’une famille de musiciens. Lui-même joue du piano régulièrement dans quelques troquets de la capitale. Malheureusement, le travail vient à manquer. S’il reste bien quelques établissements à ambiance encore prisés par quelques touristes, les restaurants n’embauchent plus vraiment de musicien. Même Népszínház utca, la rue où l’on s’encanaillait à moindre frais à l’époque des grands ateliers Ganz, s’est vidée de toute sa vie nocturne. Seules les institutions culturelles roms qui y ont encore leur siège témoignent de ce passé pas si lointain.

Pour compenser le manque à gagner, certains musiciens se font employer sur des bateaux de croisière et laissent leur famille pendant plusieurs mois le temps de faire le tour de la Méditerranée. D’autres s’essaient au commerce de vieilleries ou d’antiquités. Parfois, le travail trouvé, comme par exemple gardien de parking, est strictement alimentaire. Entre les étals du marché en pré-fabriqués de Teleki tér, les vendeurs de légumes confirment le constat et regrettent le temps où les Roms musiciens avaient fait de Józsefváros un des centres les plus vivants de Budapest.

István cherche à vendre son appartement mais sa valeur sur le marché souffre de la mauvaise réputation du quartier. Il approuve la répression des sans-abris et regrette la situation engendrée selon lui par les autres Tziganes, venus la plupart des campagnes du nord-est de la Hongrie ou de Transylvanie. Il ne se sent rien de commun avec eux. Lui est un romungro, un magyartzigane. Il se définit avant tout comme hongrois et ne comprend pas très bien les discours sur l’unité de la nation rom. Il est ouvertement conservateur mais réfute toute forme de racisme envers qui que ce soit. Son angoisse est d’une autre nature. Il s’inquiète que sa fille fréquente les mauvais garçons de Lujza utca. Il n’a pas envie que sa famille glisse, qu’elle perde son statut et le prestige qui va avec.

Il réfute tout antitziganisme violent en Hongrie mais regrette la stigmatisation réelle dont souffrent les Roms dans son pays. Dans ce contexte, alors que la majorité de la population voit ses conditions de vie se dégrader, il craint que la situation empire. Son pessimisme est palpable. La Hongrie, autrefois la baraque la plus gaie du camp socialiste, n’a plus la joie de vivre. Incontestablement, c’est peut-être ça plus qu’autre chose qui indique que le temps des Roms musiciens est désormais révolu.

(Afin de préserver l’anonymat des personnes interrogées dans le cadre de l’enquête de terrain, les noms ont été modifiés)

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Ludovic Lepeltier-Kutasi