Le président Masaryk est-il sorti de la cuisse de l’empereur François-Joseph ?

Ce serait là un sacré paradoxe. Premier président de la Tchécoslovaquie, nouvelle République fondée en 1918 sur les ruines de l’Empire austro-hongrois, Tomáš Garrigue Masaryk pourrait bien être le fils de l’empereur François-Joseph 1er. Considérée très sérieusement par les historiens, la théorie a fait l’objet récemment d’une enquête de la Télévision tchèque. Une enquête qui n’a toutefois pas abouti, une descendante de Masaryk refusant le recours à la génétique.

Prague, correspondance – En fin d’année dernière, une équipe de reporters de la Télévision tchèque (ČT) avait annoncé qu’elle entendait faire analyser l’ADN de Tomáš Garrigue Masaryk. Les tests devaient servir à confirmer – ou infirmer – l’idée selon laquelle François-Joseph 1er, avant-dernier empereur de la dynastie des Habsbourg, serait le véritable père du président de la Première République tchécoslovaque. Encore aurait-il fallu pour cela que Charlotta Kotíková, l’arrière-petite-fille de Masaryk, donne son autorisation… Ce qu’elle n’a pas fait. Sollicitée par le journaliste qui menait l’enquête, celle-ci a interdit toute recherche de filiation en laboratoire, préférant ne pas ouvrir la boîte de Pandore et garder pour elle le secret de famille, « par respect pour Masaryk et la nation tchèque ». La ČT ayant décidé de respecter son souhait, les Tchèques devront donc encore attendre quelques années pour connaître plus précisément les origines de l’une des grandes figures de leur histoire moderne. Cette quête de la « vérité biologique » importe-t-elle toutefois tellement ? Alors que Tchèques et Slovaques célébreront, en 2018, le centenaire de la création de leur Etat indépendant, Etat resté commun jusqu’à la partition de la Tchécoslovaquie en deux nouvelles Républiques, tchèque et slovaque, en 1992, les avis sur le bien-fondé de la question sont (très) partagés.




« Ne serait-ce que parce que la monarchie et la République sont deux régimes incompatibles, le sujet est intéressant, se dit convaincu Petr Nohel, président de la Couronne tchèque, le parti monarchiste de Bohême, Moravie et Silésie. La possibilité, même théorique, que le premier président de cette République ait été le fils d’un roi ne peut pas nous laisser complétement indifférents. »

« [L’essentiel], c’est la manière dont Masaryk a lutté contre le nationalisme, contre l’antisémitisme ou contre l’autoritarisme. Voilà ce qu’il faut retenir de sa vie. »

Indifférents, les historiens tchèques ne le sont certainement pas. Un certain nombre d’entre eux admettent aujourd’hui que « TGM », comme les journalistes aiment à le présenter sous ses initiales, pourrait effectivement être le fils de l’empereur d’Autriche et roi de Bohême. Mais ce possible épilogue, à formuler au conditionnel faute de preuves établies, ne les émeut pas forcément plus que ça. « Si Masaryk était vraiment l’énième enfant illégitime de François-Joseph, cela serait effectivement une curiosité digne d’intérêt, reconnaît Pavel Kosatík, auteur de plusieurs biographies de grandes personnalités de l’histoire tchèque contemporaine. Mais cela ne m’empêcherait pas de regretter que les gens ne s’intéressent pas davantage à lui en tant qu’homme politique et penseur. » Ancien chef du gouvernement tchèque au tout début des années 1990 lorsque la Tchécoslovaquie était alors devenue un Etat fédéral, Petr Pithart ne dit pas autre chose lorsqu’il affirme que « toute cette histoire détourne l’attention du public de ce qui est le plus important, à savoir l’action et l’héritage de Masaryk. Je ne suis pas convaincu que savoir qui est son père soit essentiel. Ce qui l’est en revanche, c’est la manière dont Masaryk a lutté contre le nationalisme, contre l’antisémitisme ou contre l’autoritarisme. Voilà ce qu’il faut retenir de sa vie. »

L’empereur règle ses affaires

Officiellement, TGM, qui a vu le jour le 7 mars 1850 à Hodonín, petite ville de Moravie du Sud alors province de l’Autriche-Hongrie, est né dans une famille pauvre – d’un père slovaque valet de ferme et d’une mère tchèque germanophone cuisinière dans une famille aisée, de dix ans plus âgée que son mari et enceinte de deux mois au moment de leur mariage en août 1849.

Officieusement cependant, comme le bruit court depuis déjà le tournant des XIXe et XXe siècles, TGM possède des origines plus nobles. Et même beaucoup plus nobles, à en croire David Glockner. Auteur d’un livre de près de trois cents pages consacré au sujet* – ouvrage moyennement apprécié par la critique – celui-ci prétend que Masaryk était donc le fils de l’empereur. Selon sa version, la mère du futur chef de l’Etat tchécoslovaque, Terezie Kropáčková de son nom de jeune fille, travaillait au château de Hodonín qui était une propriété des Habsbourg lorsque le jeune François-Joseph, qui n’en était encore qu’au tout début d’un règne long de près de 68 ans, y passa quelques jours précisément en 1849…

Pour étayer sa version des faits, David Glockner s’appuie sur le fac-similé d’une note – dont il ne cite pas la source – qui figurerait dans le journal intime de l’empereur vers la fin de l’année 1849 et indiquerait « Kropaczek erl. », soit « Kropaczek erledigt » – « Kropaczek (ou Kropáčková en tchèque) affaire réglée ». Autrement dit, une fois la grossesse établie, l’empereur aurait arrangé un mariage entre la jeune femme et un paysan analphabète. « Je ne m’aventurerais pas pour autant à prétendre sur cette seule base que François-Joseph était le père de Masaryk, remarque ici Petr Nohel. On peut tout aussi bien penser que l’empereur a réglé le problème par exemple d’un de ses subordonnés. Ce qui est sûr, en revanche, c’est que Tomáš Garrigue ne ressemblait guère à ses jeunes frères et que son enfance et ses études ont fait l’objet d’une certaine protection. A cette époque, les fils de valets de ferme tchèques qui pouvaient suivre leurs études dans un prestigieux lycée de Vienne n’étaient pas bien nombreux… »

Le droit et l’éthique au secours de Masaryk

Avant de recevoir le courriel de refus de Charlotta Kotíková, qui vit aux Etats-Unis, le reporter de la ČT avait rassemblé une quinzaine d’objets ayant appartenu à TGM et à son fils Jan de façon à pouvoir procéder à une analyse et comparer son ADN à celle de François-Joseph. « Pour nous, il serait appréciable que la lumière soit faite sur cette question, explique Magdelena Mikesková, directrice du Musée Tomáš Garrigue Masaryk à Rakovník (Bohême centrale). Les visiteurs du musée nous demandent souvent ce qu’il en est vraiment. Et puis ce serait une bonne chose aussi du point de vue du positivisme de Masaryk, car lui-même tenait à ce que la vérité soit établie sur la base du savoir cognitif. C’est pourquoi il serait très intéressant d’avoir enfin la réponse. »

« Cela ne modifierait en rien le regard que l’on porte sur le personnage, pas plus que cela ne remettrait en cause les idéaux qui sont ceux de notre Etat. »

Quatre-vingt ans après sa mort, cet avis est également celui de la majorité des historiens consultés par les médias tchèques. « C’est aujourd’hui devenu essentiellement une affaire d’ordre historique, estime ainsi Josef Tomeš, spécialiste d’histoire contemporaine. Même s’il s’avérait que Masaryk était le fils de l’empereur, cela ne modifierait en rien le regard que l’on porte sur le personnage, pas plus que cela ne remettrait en cause les idéaux qui sont ceux de notre Etat. » Pour Petr Nohel aussi, « l’intérêt de la majorité devrait prévaloir sur celui de l’individu [en l’occurrence madame Kotíková] ».

Reste que d’un point de vue juridique et éthique, les choses sont moins évidentes. Le Code civil tchèque permet en effet à un membre d’une famille, pour peu que celui-ci descende de la ligne directe, comme cela est le cas avec l’arrière-petite-fille de TGM, d’interdire des recherches génétiques qui seraient menées à des fins scientifiques ou historiographiques. Un point de législation que respecte également le philosophe Jan Sokol, même si lui estime que, dans ce cas concret et dans une certaine mesure, le doute peut faire foi aussi de vérité. « A partir du moment où la rumeur s’est répandue, se justifie-t-il, plus personne ne peut s’empêcher de penser qu’il y a sans doute du vrai derrière tout cela, et le refus [de Charlotta Kotíková] ne fait que renforcer cette idée. » 

Comme en Russie, où les corps exhumés des membres de la famille du tsar Nicolas II massacrés par les bolchéviques en 1918 ont pu être identifiés, ou comme aux Etats-Unis, où la science a permis d’établir que le président Thomas Jefferson avait eu plusieurs enfants illégitimes avec son esclave noire Sally Hemings, la génétique aurait donc pu apporter en République tchèque aussi un nouvel éclairage sur un aspect de l’histoire. Après tout, comme le remarque malicieusement Petr Nohel, le président du parti royaliste, « si Masaryk était réellement le fils de François-Joseph, il n’est pas étonnant qu’il ait voulu marcher sur les traces de son père et faire comme lui : gouverner. Mais comme l’enfant illégitime qu’il était ne pouvait pas régner en tant que roi, il a régné en tant que président… Simplement lui a-t-il fallu pour cela adapter le régime du pays en profitant de circonstances historiques favorables. »

*Císařův prezident – Tajemství rodiny Tomáše Garrigua Masaryka (Le président de l’empereur – Le secret de la famille de Tomáš Garrigue Masaryk), 2015, éditions Knižní klub.

Guillaume Narguet