«Lajos nous raconta que János Kádár venait de se retirer»

Épuisés par les 18 heures de train, nous avons passé cette première nuit hongroise à l’hôtel Royal qui gardait encore un peu de son faste d’antan mais n’avait presque rien à voir avec le bâtiment actuel.

Notre premier jour à Budapest était un dimanche. À peine informés de ma mutation en Hongrie, nous avions fait paraître une petite annonce dans la petite ville d’Allemagne où nous vivions pour rechercher un professeur de hongrois et nous fûmes surpris d’avoir dés le lendemain une proposition en la personne de Jutka. Elle avait quitté la Hongrie pour parfaire son allemand qui était excellent. Elle avait laissé à Budapest son petit ami Lajos qui nous attendait dans le hall de l’hôtel pour nous faire découvrir Budapest.

Je dois dire que je garde de cette première rencontre avec la ville un souvenir très précis. Bérlet (abonnement transport, ndlr) en poche (je me souviens de mon étonnement en apprenant que le prix du ticket de métro et de villamos – «tramway», ndlr – était de 2 forint et celui de bus de 3) nous avons arpenté la ville sous le soleil en alternant marche à pied et transports en commun. Lajos eut la bonne idée que je reproduis encore aujourd’hui avec certains de mes visiteurs de nous faire grimper à pied le mont Gellért depuis l’arrière du Rudas pour découvrir depuis la citadelle un panorama plus complet de la ville que depuis le bastion des pêcheurs. Lajos nous racontait en allemand l’histoire de la Hongrie mais avait le souci permanent de nous faire comprendre ce qu’était la vie quotidienne des Budapestois. Il nous expliquait en particulier le cumul d’emplois des étudiants ou des intellectuels de Budapest, citant le cas d’une de ses professeurs d’allemand qui avait ramené d’un séjour en Occident un appareil pour percer les oreilles et qui donc après les cours vendait ce service à ses étudiantes. Bref, lentement mais sûrement, on se familiarisait avec ce système D qui permettait à la Hongrie d’apparaître comme la baraque la plus gaie du camp communiste.

Cette sensation se trouva confirmée dans les premiers restaurants que nous fréquentâmes. Hasard de la vie, ils se trouvaient dans le quartier où je vis encore aujourd’hui à Budapest. Le premier a disparu il y a quelques années, c’était le Klaudia, situé dans le sous-sol d’un immeuble de la très étroite Bástya utca, une des plus vieilles rues de Pest. Le second existe toujours et était resté inchangé avec la même carte et quasiment le même décor jusqu’à il y a l’été dernier. Il s’agit de l’Alföldi une institution dans Kecskeméti utca. J’y ai mangé ce jour-là mes premiers champignons farcis au fromage de brebis, un délice! J’allais pouvoir rassurer ma mère qui à l’annonce de notre départ pour la Hongrie avait craint que nous y mourrions de faim.

Nous sommes restés une petite semaine lors de ce premier séjour. L’objectif était de prendre contact avec mon nouveau travail et de trouver un logement pour abriter notre petite famille. Le lundi matin, je me présentais donc à l’institut français, Szegfű utca. Avant même de passer le porche du numéro 6, je remarquai une vieille dame devant l’immeuble d’en face qui jouxtait l’ambassade de Grèce. Elle avait l’air de surveiller le moindre passant dans cette toute petite rue qui accueillait aussi les services culturels de l’ambassade de Tchécoslovaquie. J’appris très vite en effet le rôle ambigu que jouaient les concierges de Budapest, véritables agents de renseignement du régime.

La première personne que je rencontrai en passant le porche parlait un subtil mélange de hongrois et de français avec quelques mots d’anglais: il s’agissait d’Attila, génial ingénieur-bricoleur qui trouvait toujours une solution aux nombreux problèmes techniques que rencontrait cette vieille maison qui abritait l’école française le matin et les cours de l’institut l’après-midi et le soir et qui tenait debout comme par miracle. Puis je rencontrai Kader, le Monsieur Cinéma de l’institut qui m’invita à attendre Elisabeth Strek avec qui j’avais rendez-vous. Elisabeth était la secrétaire du secrétaire général mais c’était en fait elle la vraie patronne de l’administration de l’institut. Son hongrois de titi parisienne était très efficace pour envoyer balader ceux qu’elle appelait les «emmerdeurs». Mais au-delà de ses débordements verbaux, Elisabeth avait le cœur sur la main et faisait tout pour faciliter la vie de la petite communauté de l’institut composée à part égale de Français conjoints de Hongrois et d’expatriés de passage pour des séjours de 2 à 3 ans, ces derniers investissant malheureusement rarement dans l’apprentissage du hongrois, langue jugée impossible, ou dans la compréhension de la culture locale.

L’autre objectif du voyage était de nous trouver un toit. On m’expliqua très vite à l’institut que le marché privé était quasiment inexistant et que les étrangers ayant de surcroît un statut diplomatique devaient passer par un organisme d’Etat du nom de DTEI dont les bureaux se trouvaient dans un bâtiment entre Margit körút et Mechwart tér. Je décidai quand même d’essayer l’adresse que nous avait donnée notre compagne de voyage de l’Orient Express. On eut un peu de mal à trouver le minuscule local situé au rez de chaussée dans une cour intérieure d’un immeuble noir situé près de la Gare Keleti. Il y avait là une jeune fille derrière un bureau et dans un coin assise sur l’unique chaise une dame d’une cinquantaine d’année habillée de manière très chic semblait attendre son tour. Je demandai à la jeune fille si elle parlait allemand et aussitôt la dame se leva, vint à nous et nous parla dans un parfait allemand. Elle alla directement au but et nous expliqua qu’elle louait le bas de sa maison située sur Svábhegy. On se retrouva l’après-midi même chez elle et enthousiasmés par ce petit coin de paradis niché dans la forêt Adonisz utca, nous conclûmes l’affaire sur le champ.

Lajos nous retrouva à la gare le samedi 28 mai au matin avant notre départ pour l’Allemagne. Il semblait tout excité. Il nous raconta que János Kádár, l’indéboulonnable premier secrétaire du parti depuis 1956 venait de se retirer. Lajos espérait que ce départ allait entraîner des bouleversements au sein du régime. L’avenir allait lui donner raison…

Témoigner du quotidien de l’autre côté du Rideau de fer

Philippe Gustin