La fin du cinéma d’art et d’essai en Hongrie ?

Au mois de février, le Fonds pour le Cinéma Hongrois  (Magyar Nemzeti Filmalap – MNF) a mis en place un plan d’urgence concernant le financement du cinéma d’art et d’essai afin d’assurer une production permanente de cette tradition cinématographique nationale. Ces mesures auraient été prises à la suite de l’annonce de la fermeture de plus de 10 cinémas indépendants dits « d’art et d’essai » en Hongrie. Parallèlement, le commissaire du gouvernement à l’industrie du film en Hongrie, Andrew Vajna (également producteur hollywoodien et fondateur d’Intercom, distributeur de blockbusters étrangers en Hongrie), adopte une toute autre politique.

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Andrew Vajna est chargé depuis début 2011 de réorganiser la distribution des aides publiques allouées au cinéma hongrois : « Mon objectif est l’introduction d’un système moderne de la production des films en Hongrie » a-t-il déclaré à plusieurs reprises. Pour se faire, le producteur a mis en place une nouvelle réforme qui soulève le milieu du cinéma hongrois, soutenu par de grands noms de la profession tels que Béla Tarr en Hongrie et les frères Dardenne à l’étranger.

Concernant l’allocation d’aides financières de l’Etat, le fonctionnement a changé. Les critères sont plus exigeants et le montant des aides dépend du genre cinématographique et du format (télévision ou cinéma). D’autre part, le soutien à un réalisateur doit être accepté par un jury composé de professionnels, dont Andrew Vajna. Le nombre de films pouvant être subventionnés par le MNF est également réduit de moitié : de 20 à 30 films produits par an, Andrew Vajna souhaite faire passer la production à une quinzaine de films, préférant la « qualité » à la diversité.

Le MNF n’a cependant pas encore communiqué le montant des futures aides allouées aux réalisateurs dans le cadre de ce plan d’urgence, mais l’institution assure qu’il est indispensable pour la Hongrie de retrouver un public local, qui se sente proche du cinéma produit au niveau national.

Les voix du cinéma hongrois s’élèvent déjà contre cette réforme avec notamment à leurs tête le célèbre réalisateur Bela Tarr (nouveau président de l’Association des réalisateurs hongrois) qui craignent le manque de financement pour les films d’auteur et d’art et d’essai pour les années à venir.

MMKA devenu MNF

La faillite du MMKA (Fondation publique du film), ancienne fondation chargée de la distribution des fonds dans le cinéma, reste l’argument majeur du producteur hongrois pour justifier sa réforme. La MMKA était criblée d’une dettes, à hauteur de 9,4 milliards de forints (plus de 35 millions d’euros) en 2011. L’Etat hongrois étant juridiquement fondateur et non propriétaire de la fondation, aucune obligation légale ne le forçait à rembourser cette dette. La fondation a tout simplement été dissoute et remplacée par le MNF, nouvelle institution qui dispose à présent d’un budget de 17 millions d’euros par an, soit le double des fonds alloués au MMKA auparavant.

A propos des films d’auteurs, tel que « Csak a szél » récompensé dernièrement à la Berlinale 2012, le producteur de « Terminator » s’interroge : « Admettons que ces films soient de bons films, puisque les festivals les aiment… mais les gens ne vont pas les voir au cinéma. Alors à quoi bon faire des films ? » Vajna reprend également à son compte les statistiques attestant de la baisse de la fréquentation des cinémas en 2011 d’environ 10% par la population hongroise (chiffres encore non attestés par le Bureau national du cinéma), mais il omet de souligner que l’augmentation des tickets (d’environ 3%) est pour une part le résultat de la programmation de films issus de grosses productions étrangères, de plus en plus souvent en 3D. Paradoxalement, Andrew Vajna souhaite donc ramener les Hongrois dans les salles de cinéma en favorisant la production de blockbusters étrangers en Hongrie, ceux-ci étant par ailleurs la cause principale de l’augmentation du prix de places de cinéma et de la désertification des salles.

La Hongrie reste le terrain favori des producteurs étrangers

Vajna fait également jouer son immense réseau et encourage les grosses productions étrangères à venir tourner leurs films en Hongrie, ce qui, malgré les avantages fiscaux en Hongrie, engendre des revenus supplémentaires pour l’Etat hongrois. Le Bureau national du cinéma a enregistré pour l’année passée 28 films étrangers tournés en Hongrie et 6 films en co-production, ce qui représente non moins de 28,3 milliards de forints (plus de 98 millions d’euros) de bénéfices nets pour l’Etat. On pense par exemple au rachat de Palace Cinemas Kft. par la compagnie israelienne Cinema City International, qui s’implante ainsi largement en Hongrie et impose son leadership sur la région. Cette acquisition suscitait déjà des inquiétudes quant à l’avenir du cinéma d’auteur pour son financement.

Favorisée par la loi «Hungarian Motion Picture Act » qui permet une déduction de 20% de la taxe pour les producteurs étrangers, la Hongrie se voit accueillir cette année le tournage de la troisième saison de la série Borgia et le tournage de Die Hard 5 à Budapest au printemps avec Bruce Willis. Le maintien de cette loi pour 2013 a été soumis à l’Union Européenne et sera discuté prochainement entre les Etats membres (source : Napi Gazdasag).

Tatiana Carret

crédit photo : nexland.hu

source : All Hungary News

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