La Danse du paon : une nouvelle danse hongroise est née

Connaissiez-vous la Danse du Paon ? Pour ma part, je vous avoue que non. Une nouvelle danse hongroise inventée par notre Premier ministre Viktor Orbán, à l’imagination toujours aussi fertile. Si j’ai bien compris, elle se caractérise par un pas tantôt à droite, tantôt à gauche, en avant ou en arrière, le tout agrémenté (en option) d’une roue par ci par là. Mais rien à voir avec la csárdás aux mouvements et rythmes si charmants. Il s’agirait plutôt de gestes saccadés, parfois burlesques, qui me rappelleraient davantage la Danse des Canards.

Le but : tromper l’ennemi en alternant flatteries, appels du pied  et ruades repoussades. Je n’invente rien : c’est Viktor Orbán lui-même qui a lancé l’expression, apparemment assez fier de sa trouvaille (voir la vidéo ci-dessous).

L’ennemi à tromper ? La liste est longue, menée – à tout seigneur tout honneur – par le FMI. Lors d’une récente émission radiophonique (Klubrádió), un présentateur a dressé un inventaire des déclarations lancées par le Premier ministre hongrois et ses proches depuis juin 2010 au sujet des négociations avec le FMI. Il n’en décomptait pas moins d’une vingtaine, dont je résume grosso modo le contenu : « Ça y est, les négociations vont démarrer très prochainement », « Nous n’avons pas besoin du FMI », « Nous les avons mis à la porte » (sic: « kipateroltuk őket »), « Elles vont reprendre », « L’accord est imminent », « Dans deux mois », « Ce mois.-ci », « Non, il n’y aura pas d’accord, c’est inutile », « Un accord sera conclu dès cet automne » (septembre 2012), « Jamais à ce prix là » (le lendemain), « Nous allons soumettre des propositions qui vont bientôt aboutir » (le surlendemain), etc.

Ce ne sont pas ici les délégués du FMI qui sont visés, pour la bonne raison qu’ils n’ont aucun intérêt dans l’affaire et, n’étant pas les demandeurs, se moquent bien, je suppose, de savoir s’il y aura ou non accord. La cible visée: « les marchés ». Je ne connais pas ce Monsieur Les Marchés dont on parle tant, mais je lui soupçonne une énorme influence sur les économies nationales, tout en le trouvant en même temps un peu trop influençable. Bref, trompé, ce cher Monsieur, pour qu’il y croie toujours, même si, d’accord, il n’y en aura peut-être jamais. Une manœuvre habile pour maintenir tant bien que mal la monnaie nationale à flot. Sauf que, les plaisanteries les plus courtes étant les meilleures et toute bonne chose ayant une fin, le réveil risque d’être brutal (à moins que, qui sait…).

Mais laissons donc de côté ce FMI dont on nous rebat tant les oreilles. Autre cible visée, Bruxelles, bien sûr (encore un Monsieur sans visage bien précis). Là encore, double langage trompeur de notre Premier ministre. Petits sourires en coin lors des réunions des 27 ou devant le parlement de Strasbourg, discours enflammés sur les bords du Danube (« Nous avons battu l’Europe ! ») pour vanter entre autres la glorieuse parenté avec les peuples de l’Asie centrale et prôner des relations d’amitié avec les États qui les représentent (sous entendu au passage: « ton pétrole ou tes dollars m’intéressent… »). La toute récente affaire du criminel azéri extradé (traduisez par « relâché, relaxé ») en constitue une brillante illustration.

Autre dindon de la farce (pour rester dans le langage des volatiles), le peuple hongrois lui-même. Ici, la situation est plus grave. Différencier le geste de la parole ? C’est Orbán lui-même qui l’a déclaré un jour… Nous savons tous qu’il n’est pas de politicien au monde qui respecte à la lettre ses promesses électorales. Les Français sont eux-mêmes bien placés pour le savoir. Mais ici, en Hongrie, le petit jeu dure sans interruption depuis plus de deux ans déjà, avec un raffinement pervers, un cynisme, un culot (« pofátlanság », pour reprendre une expression si chère au Fidesz) qui dépasse l’imagination. « La Hongrie, le pays qui, de toute l’Europe, aura le mieux fait face à la crise » (mais « dont le recours au FMI est imputable à la crise européenne et à rien d’autre »). Avec une inflation de 6%, un chômage qui flirte allègrement avec les 11% et un début de récession (contre une croissance de 3-4% chez les Polonais, Tchèques, Slovaques et Slovènes, voire de 5% en Lettonie…). Chute de 12 places en un an dans l’indice mondial de compétitivité (23e place dans l’Union européenne.), un record, effectivement !

Sauf que le peuple hongrois n’est pas un dindon et, sauf erreur d’appréciation de ma part, n’est pas si dupe. Le problème : je le verrais plutôt désabusé et passif. Les chiffres parlent (cités dans les colonnes de Hulala) : une abstention qui frôlera presque les 60%. Si le parti de Viktor Orbán, le Fidesz, semble accuser une sensible régression, ce mépris désabusé des Hongrois vis-à-vis du monde politique (il faut dire qu’il y a de quoi) risque de se retourner contre lui. Pour en rester dans l’imagerie du monde animal, j’invite le lecteur à relire la fable de la Fontaine Les grenouilles qui demandent un roi.

Pierre Waline