La catastrophe des boues rouges en Hongrie, cinq ans plus tard

Bien qu’à première vue, Devecser et Kolontár semblent s’être remises «du plus grave accident industriel de l’histoire de la Hongrie»,  les habitants pansent encore leurs plaies.

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A Devecser, quelques jours après la catastrophe (Corentin Léotard)

Le 4 octobre 2010, survenait « le plus grave accident industriel de l’histoire de la Hongrie » selon les mots du gouvernement hongrois. Dans l’usine de fabrication d’aluminium d’Ajka, détenue par l’entreprise MAL, la digue d’un réservoir de déchets toxiques avait cédé provoquant une  coulée de boue rouge toxique qui avait dévasté les communes de Kolontár et Devecser, tué dix personnes et blessé plus de deux cents autres. Les images spectaculaires de cette catastrophe industrielle, humaine et environnementale avaient projeté la Hongrie au premier plan des médias internationaux. Cinq années plus tard, alors que les villages sont retombés dans le quasi-anonymat, beaucoup reste à faire.

À Kolontár et Devecser, une rapide reconstruction matérielle

La vie a repris son cours à Kolontár et Devecser. La condamnation de l’entreprise MAL (Magyar Alumínium Termelő és Kereskedelmi Rt.) au paiement d’une amende record de 471 millions de forints (1,5 millions d’euros) et l’allocation d’un fond pour les sinistrés géré par les autorités locales ont permis la reconstruction rapide de la zone affectée par la catastrophe. Ainsi, malgré des scandales de corruption entachant la répartition des fonds, et de nombreux habitants dont les procédures judiciaires pour être pleinement indemnisés sont toujours en cours, les stigmates sont aujourd’hui peu visibles. Dans la zone industrielle de Devecser, près de 300 maisons ont été démolies, et un nouveau quartier résidentiel est sorti de terre. Comme pour tenter d’oublier au plus vite la catastrophe, le village fait peau neuve, et même Greenpeace admet «le bon travail de reconstruction». Cependant, pour Kinga Kolocsai, activiste œuvrant auprès des populations locales, « les conséquences moins visibles de la tragédie sont mises de côté par le Gouvernement ».

A Devecser, quelques jours après la catastrophe (Corentin Léotard)
A Devecser, quelques jours après la catastrophe (Corentin Léotard)
Des conséquences physiques et psychologiques négligées par les autorités

Bien qu’à première vue, Devecser et Kolontár semblent s’être remises du tragique événement, les habitants pansent encore leurs plaies : les conséquences psychologiques sont nombreuses et négligées par les autorités. Dans un devoir de mémoire, Devecser a érigé un mémorial en hommage aux dix victimes de la catastrophe, et a conservé une maison détruite par la boue, en l’état. Kolontar a aménagé un musée, où sont exposés des films et des photos.

La crise a durablement affecté les habitants de la zone. Il est plus aisé de lancer un programme de construction que de traiter le traumatisme collectif. Aucun programme de soutien psychologique n’a été mis en place. D’après Zita Herman, assistante parlementaire de Benedek Jávor , député vert européen issu de PM «les liens sociaux dans les villages ont été sensiblement affectés».

De plus, outre les troubles de stress post-traumatique dont beaucoup d’habitants souffrent, selon l’association « Changer de vie après la catastrophe de la boue rouge », nombre d’entre eux s’interrogent sur les effets sanitaires à long terme dus à l’exposition à la poudre de la boue rouge, très alcaline. Une recrudescence des crises d’asthmes et des allergies a déjà été relevée. Pourtant, aucune vraie étude sanitaire sur l’exposition à la boue rouge n’a été réalisée à ce jour, et de nombreuses questions demeurent sans réponse.

La dynamique de la vie locale, notamment économique, a également sensiblement ralenti dans la zone. Si l’entreprise Mal a pu reprendre ses activités dans la région après sa mise sous tutelle étatique et son changement de technologie pour traiter la boue rouge, la condamnation à une amende de 471 millions de forints a entraîné une procédure de faillite. Plus gros employeur de la région (MAL représente 6 000 emplois en Hongrie, et 4% de la part de marché du secteur à l’échelle mondiale), le possible arrêt de production déstabiliserait sensiblement l’économie locale. Pendant l’année d’arrêt du fonctionnement, un restaurant avait déjà du fermer à Devecser, faute de clients. L’exode déjà amorcée par les sinistrés ne souhaitant plus vivre dans la zone pourrait donc continuer.

Une faible avancée de la prévention des catastrophes industrielles
© Greenpeace / Peter Somogyi-Tóth
Le réservoir de  Almasfuzito (© Greenpeace / Peter Somogyi-Tóth)

Les souvenirs encore vivaces de la catastrophe sont également alimentés par une impression d’inertie de l’État quant à la gestion des risques liés aux activités industrielles. Le spectre d’une nouvelle catastrophe ravivée par la crue du Danube en 2013 a permis d’interroger à nouveau la politique de l’État hongrois en la matière. Les réservoirs de boue rouge, hérités d’une politique industrielle d’un autre âge omettant totalement les risques environnementaux, ont parfois été construits à quelques mètres seulement du Danube, comme à Almásfüzitő. Face à cette problématique, les actions de l’État ont été largement insuffisantes.  Selon Zita Herman, un certain recul a même été observé. «Sans explication, le réseau d’inspection a perdu une grande partie de son autonomie et de son budget depuis la crise. Cette décision du gouvernement est incompréhensible et met à mal une gestion efficace du risque à la source».

La législation semble également en retard. Malgré l’amendement de certaines lois, comme celles sur l’exploitation minière, les entreprises ne sont toujours pas incitées à prendre en compte le degré de risque inhérent aux activités industrielles dangereuses qu’elles mènent. (Suite à la catastrophe, l’assurance de MAL ne l’a remboursé qu’à hauteur de 15 millions de forints.) L’absence de coercition obligeant les entreprises à s’assurer correctement ne les incitent pas à internaliser l’intégralité des coûts de production et gérer les risques en amont. Pour Zita Herman « les autorisations de projet devraient être corrélées à la souscription à une assurance couvrant les risques », ce qui empêcherait une omission des risques tant que les perspectives de profit demeurent.

Si la récente décision de justice d’interdire à la société TKV la reconduction de son permis d’exploitation pour ses polémiques travaux d’ensevelissement de la boue rouge à Almásfüzitő montre que la catastrophe a fait évoluer les mentalités, il reste encore beaucoup à faire pour que les stigmates tracés par le désastre industriel puissent s’estomper, et ne pas tragiquement s’ouvrir à nouveau, à l’aube d’une nouvelle catastrophe.

Jérôme Cardinal