« On accueille toujours les étrangers en Hongrie avec des costumes traditionnels »

József Liszka est ethnologue, archéologue de 60 ans cette année, maître de conférences à l’Université magyarophone János Selye de Komárno, en Slovaquie. Il fait des recherches dans le domaine du folklore hongrois, de la religiosité populaire et sur le terrain des rapports interethniques et interculturels. Interview réalisée par Péter Ráczi pour Vasárnapi Hírek.

La version originale de cet article a été publiée le 30 décembre 2016 dans Vasárnapi Hírek sous le titre « Egészen Magyar » (Complètement hongrois). La traduction en français a été réalisée par Paul Maddens.
Ces temps-ci, le sentiment national hongrois se renforce de façon spectaculaire et il s’exprime par opposition à l’idée européenne (ou seulement contre l’Union européenne). L’accent est mis également sur l’Etat Nation. A quoi cela est-il dû ?
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Jozsef Liszak photographié par Ádám Draskovics pour « Vasárnapi Hírek ».

Certains désirent contre balancer les tentatives homogénéisantes de l’UE (un cauchemar pour certains) par le renforcement des traditions nationales. En même temps, des dizaines d’années avant l’intégration l’idée avait été formulée selon laquelle la réaction à la globalisation serait l’accroissement de la demande pour plus de culture nationale, régionale et locale, ainsi que la réanimation et le souci des traditions et du folklore.

Alors peut-on dire qu’il s’agit d’une réelle exigence sociale à laquelle les politiciens ne font que se raccrocher ?

La politique a toujours récupéré le folklore, quelle que soit l’idéologie au pouvoir en Hongrie et n’importe où dans le monde. On accueille toujours les étrangers en Hongrie avec des groupes de danses en costumes traditionnels, alors que dans beaucoup de cas si on observe leurs origines, ils n’ont rien de nationaux, mais sont seulement proclamés comme tels. Il en est ainsi des broderies de Kalocsa[1]Kalocsa : ville située environ à 110 km au sud de Budapest, célèbre pour ses broderies et son paprika. ou des broderies « matyó[2]Matyó : groupe ethnique hongrois particulier dont le territoire d’implantation est situé à l’ouest de la ville de Miskolc. » destinées à faire des cadeaux aux touristes. Elles ne sont pas typiquement « hongroises », mais seulement caractéristiques d’une région, elles sont devenues représentatives de la Hongrie pour le monde extérieur.

Ce n’est pas différent dans le cas de la Puszta[3]Puszta : littéralement « steppe », désigne la grande plaine située à l’est de Budapest. Mais à quoi attribuer le fait que la culture populaire, la plupart du temps par le biais de la politique, représente la culture nationale ?

On peut faire remonter à l’époque des efforts de constitution des nations du début du 19e siècle et de la fin du 18e en Europe le fait qu’une situation aussi « déformée » voie le jour. Les membres de la couche dirigeante parlaient pour la plupart allemand et français, tandis que la langue officielle était le latin et seule la paysannerie parlait la langue nationale, dans notre cas le hongrois. L’exigence d’élaborer une culture nationale les a amenés à découvrir la culture de la paysannerie et pour affiner la langue nationale, la poésie populaire et ainsi de suite… Dans les faits, une culture populaire idyllique – je veux dire une image de celle-ci – s’est construite au 19e siècle, qui pour certains est la base de la culture nationale.

Pourtant, bien qu’elle se soit épanouie plus tardivement, il n’en existe pas moins une culture urbaine.

Ceux qui proclament l’opposition de la culture urbaine et de la culture populaire sont ceux qui considèrent celle-ci comme le pilier principal de la culture nationale. Par contre la culture hongroise est hétérogène. Elle intègre les œuvres de György Kurtág, Imre Kertész, Péter Eszterhazy, pour ne mentionner que quelques exemples.

Alors ceux qui suscitent de l’antipathie à l’égard de la culture populaire entendue comme culture nationale n’ont pas raison non plus en disant qu’elle leur est étrangère car ils ne la rencontrent que rarement dans les « táncház »[4]Ces « maisons de danse » sont des endroits où les gens se rendaient pour apprendre ensemble les danses traditionnelles grâce à l’aide des danseurs les plus avancés, par exemple dans une maison de la culture.

Ce sont des questions complexes. Il est vrai que la culture paysanne traditionnelle a disparu mais certains éléments sont devenus une partie de la culture moderne d’aujourd’hui. Le poème de János Arany intitulé « Cercle familial » est incompréhensible sans certaines connaissances ethnographiques. Ce serait par contre une erreur de croire que l’identité première de la paysannerie hongroise aurait été de tout temps la « hungarité », le fait d’être hongrois. La culture nationale hongroise en tant que facteur déterminant de l’identité a été diffusée secondairement par l’école, en tant qu’élément appris, si vous voulez comme construction artificielle. D’autre part la culture populaire est le propre d’une couche d’artisans, de paysans, qui continue à transmettre oralement ses expériences et qui vit du travail manuel. Elle peut être présente dans d’autres milieux mais dans d’autres proportions. Par exemple dans le roman de Thomas Mann intitulé La maison Buddenbrook le personnage du sénateur cache dans son portefeuille des écailles de poisson à Noël pour avoir de la chance dans l’année, ce qui est un procédé universel de la magie analogique. A côté de cela bien sûr on peut trouver dans la culture du peuple étudiée par l’ethnographie des éléments de la « grande » culture

Il y en a cependant qui combattent certains phénomènes culturels qu’ils qualifient d’étrangers, par exemple la folie de la Saint-Valentin…

On pourrait protester avec autant de force contre le sapin de Noël et le petit lapin de Pâques… Nous savons d’où ils viennent et quand ils se sont répandus chez nous.

La couronne de l’Avent, elle, au contraire, suit des traditions hongroises très anciennes.

Ah ! bien sûr …chez nous elle remonte à 1989 ! C’est à ce moment-là, qu’elle s’est répandue dans le bassin des Carpates. Selon une étude que nous avons faite en 1999 dans le sud de la Slovaquie, elle était à la mode chez les jeunes et les diplômés. Dix ans plus tard, on ne pouvait plus montrer de telles différences. Si je demande à mes étudiants de dire jusqu’à quand elle remonte, ils répondent qu’elle a toujours existé. C’est légitime car eux sont nés dedans, c’est ainsi que des éléments antérieurement étrangers s’insèrent dans la culture.

Alors prenons un véritable « hungarikum » (terme désignant un élément spécifiquement hongrois), le « kürtös kalacs » (friandise se présentant comme un cylindre de pâte cuite au-dessus de la braise, ndlr).

A Prague ils le présentent comme une nourriture ancestrale et en Allemagne comme une spécialité locale, mais pour l’essentiel toutes les nations d’Europe le connaissent. Il existe aussi des kürtöskalács slovaques de la ville de Szakolca (Szkalica en slovaque, ndlr) et il a été clairement démontré que l’on doit son origine au cuisinier sicule József Gvadányi. Par ailleurs, la technique en elle-même est grecque : cuire sur les braises une pâte enroulée sur un cylindre de bois. Elle s’est répandue sur tout le continent, avec chacun sa façon de l’aromatiser.

De même qu’il existe des variantes des contes populaires que nous reconnaissons comme les nôtres.

C’est comparable. Ces jours-ci, un conte populaire roumain intitulé « Les garçons changés en corbeaux » a été lu à la radio. Ce conte est répandu dans toute l’Eurasie, il est raconté dans quantité de langues avec plus ou moins de différences. En Hongrie, chez János Kriza (ethnographe transylvain du 19e siècle), ce conte figure comme « Csóka lányok » (des filles choucas) ; dans la collection de Grimm, il y a trois variantes mais il existe aussi les variantes tchèque et slovaque. Dans la culture populaire il n’y a pas de frontière linguistique.

Comment peut-on définir tout de même la culture hongroise ? Qu’est ce qui fait que c’est hongrois ? Quel est le plus petit dénominateur commun ?

Regardons en utilisant l’analogie avec l’oignon de Peer Gynt. Qu’est ce qui est hongrois ? décortiquons l’une des couches (culturelles) de l’oignon, nous voyons qu’elle existe chez d’autres également alors nous continuons à éplucher jusqu’à ce qu’il n’existe plus rien. L’essentiel de la « magyarité » est dans le tout de même que l’essentiel de l’oignon est la totalité de l’oignon. On peut lire lire dans le Lexique Ethnographique Hongrois à l’article « élément ethnique spécifique » que c’est un phénomène culturel caractéristique d’un groupe ethnique dans son ensemble, répandu sur l’ensemble de son territoire d’implantation et seulement à cet endroit. En dehors de la langue, je ne connais aucun phénomène culturel de la sorte. Seule la langue différencie les Hongrois de leur environnement. Curieusement le lexique ne donne pas non plus d’exemple.

Pour beaucoup, il est sûrement difficile d’accepter la métaphore de l’oignon pour définir l’identité hongroise et de digérer le fait qu’il n’y a pas de réponse simple à la question de l’identité culturelle des Hongrois (de la même façon que dans la question de leur origine ou dans celle des parentés linguistiques du hongrois). Comment faites-vous pour adoucir l’anxiété qui en découle ?

Avec de l’eau, qui plus est avec l’eau du Danube. J’ai l’habitude de démontrer le concept de culture à mes étudiants en leur demandant d’imaginer devant eux la rivière Inn bleue verte et le Danube gris vert confluant à Passau …et qu’on continue d’appeler Danube bien que cela n’aille pas de soi. A partir de sa source jusqu’à la Mer Noire combien d’affluents l’enrichissent tout comme les influences extérieures notre culture nationale, et nous la disons nationale tout de même. Nous sommes venus de l’Asie centrale et en cours de route, énormément de choses nous ont influencé, se sont incrustées dans notre culture de façon organique. A partir du moment où les porteurs de culture la ressentent comme « leur », c’est seulement pour les chercheurs que son origine est un problème.

La conviction du gouvernement hongrois est que le plus qu’il est possible de donner à un élève hongrois « c’est qu’il soit un bon chrétien et qu’on l’éduque pour en faire un bon hongrois ». Qu’en est-il en Slovaquie ?

La question est complexe. L’enseignement dans les écoles hongroises de Slovaquie se fait dans le cadre du programme officiel slovaque. A côté de cela, les Hongrois de Slovaquie s’organisent dans deux camps, même dans ce genre de questions. Récemment, j’ai pris la parole dans une assemblée commémorative d’une organisation de hongrois slovaques et, tout en soulignant l’importance de l’enseignement dans la langue maternelle, j’ai fait remarquer qu’il ne suffit pas que l’école soit hongroise, elle doit aussi être de bon niveau, faute de quoi, les Hongrois inscriront leurs enfants dans des écoles slovaques éventuellement de meilleur niveau. En même temps, j’ai déclaré indispensable qu’il y ait également un enseignement de la langue slovaque de bon niveau. Qu’est-ce qu’on m’a mis dans la figure pour avoir dit cela ! Il ne faut pas, qui plus est, il est nuisible d’insister sur le niveau ou sur la connaissance de la langue slovaque (celui qui en a besoin de toute façon il l’apprendra …), il suffit que l’enseignement soit hongrois. Avec mon intervention, à propos de laquelle je croyais que ce pouvait être la base d’un minimum national, mais j’ai pourtant réussi à diviser cette association aussi.

1. Kalocsa : ville située environ à 110 km au sud de Budapest, célèbre pour ses broderies et son paprika.
2. Matyó : groupe ethnique hongrois particulier dont le territoire d’implantation est situé à l’ouest de la ville de Miskolc.
3. Puszta : littéralement « steppe », désigne la grande plaine située à l’est de Budapest
4. Ces « maisons de danse » sont des endroits où les gens se rendaient pour apprendre ensemble les danses traditionnelles grâce à l’aide des danseurs les plus avancés, par exemple dans une maison de la culture