Décortiquer les peurs et les préjugés d’un laissé-pour-compte européen

Les vagues de l’immigration affluant vers l’Europe ont réveillé les vieux démons aux quatre coins du vieux continent. Le nouveau repli nationaliste nourri par la peur de l’Étranger n’a pas encore trouvé d’écho en littérature qui manque de recul par rapport à l’histoire, toujours en cours. Cependant, il y a quelques exceptions ; parmi les plus réussies, on pourrait citer le roman Avenue Nationale du Tchèque Jaroslav Rudiš.

Le récit, écrit à la première personne, met en scène un antihéros presque «parfait». Ce quadragénaire pragois, peintre en bâtiment, a connu la drogue, la prison et, aujourd’hui, il habite seul un studio dans une tour en béton de la banlieue nord de Prague. Ce laissé-pour-compte du jeune capitalisme tchèque passe ses soirées dans un bar de quartier où il s’ennuie joyeusement en compagnie de ses pairs.

Quels sont ses dadas ? À part un amour pour la bière – alliance pas très exclusive, chez un Tchèque – ainsi que pour la Myslivec, une liqueur locale bas de gamme, il aime faire des pompes et étudie l’histoire militaire. Il s’identifie à tel point à son modèle, l’acteur belge Jean-Claude Van Damme, qu’il en a emprunté le nom (en utilisant sa transcription phonétique tchèque – Vandam). D’ailleurs, tout comme son idole aux muscles d’acier, il adore cogner. Il rejette le système politique actuel, il ne croit pas en l’homme. Il répète inlassablement que «la paix n’est qu’une pause entre deux guerres» ; xénophobe de la première heure, il est «tout naturellement» attiré par l’idéologie d’extrême droite.

Rudiš, apôtre de la marginalité

Il est à noter qu’une immense majorité des héros de Rudiš sont les parias dont les monologues à la première personne sont mis en valeur par un emploi magistral de l’argot. Les œuvres de cet écrivain, saluées aussi bien par les lecteurs que par la critique, ont été traduites dans une dizaine de langues. Sa première traduction française (La Fin des punks à Helsinki, Books 2012), un roman – comme son nom l’indique – « punk », un peu à l’image de l’auteur, a rencontré un accueil favorable dans l’Hexagone.

Pour ce qui est de la trame de ses récits, Rudiš sait tenir ses lecteurs en haleine en prolongeant le suspens. Ainsi, dans Avenue Nationale, au tout début, le héros se targue d’avoir été celui qui a donné « le premier coup » de la Révolution de Velours née dans un rassemblement populaire sur l’avenue Nationale à Prague, le 17 novembre 1989 ; on comprendra plus tard que c’est légèrement plus compliqué que ça…

Dans une interview publiée à l’occasion de la sortie de la traduction allemande de ce roman, Jaroslav Rudiš a dit : « Je trouve ça triste de voir que, de nos jours, on se barricade derrière l’idée que « ceci est ton opinion, et cela est la mienne » – ceux qui sont d’accord avec toi sont les gentils, et les autres, les méchants. C’est étouffant. Je dirais plutôt : Davantage de tables rondes pour l’Europe ! »

Avant qu’une première table ronde «rudisienne» ne se mette en place, vous pouvez vous y préparer en lisant cette étude psychologique d’un jeune Européen frustré, une étude qui n’en est pas moins de la véritable littérature.

Martin Daneš