« J’ai honte d’en être arrivé là »

Autrefois, cela semblait naturel que plusieurs centaines de personnes vivent à l’année dans des foyers de travailleurs. Mais il y a dix, vingt ans, leurs occupants étaient surtout des manouvriers qui faisaient l’aller-retour entre la ville et la province, le plus souvent en semaine. De nos jours, près de 80% des pensionnaires ont fait de ces logements leur seul et unique domicile. La situation des personnes âgées y est de plus en plus dramatique. Ce qui suit est le fruit d’un reportage réalisé au foyer de travailleurs de Gyáli út, à Budapest.

La version originale de cet article écrit par Henriett Biczó, a été publiée le 20 mai 2016 dans Szabad Föld sous le titre « Szégyellem, hogy így lecsúsztam ». La traduction en français a été réalisée par Paul Maddens.

« C’est probable que ma vie personnelle n’aurait jamais pris cette tournure si je n’étais pas arrivée ici il y a trente ans. Il me reste deux ans jusqu’à la retraite, je le supporterai, même avec une seule jambe », nous confie Mária Balogh, avec qui nous sommes assis dans une chambre de 15 m². La lumière, qui envahit la pièce au travers d’énormes fenêtres, attire l’attention sur des meubles usés par on ne sait combien d’habitants. Désormais, Marika occupe seule la chambre, mais pendant trente ans, elle a toujours eu une colocataire. La distance entre les deux lits placés face à face contre les murs est peut-être d’un pas et demi, mais Marika dit qu’elle n’a pas besoin de plus de place.

« Je n’ai jamais eu de problème avec mes colocataires, il y en a même avec qui nous sommes devenus bonnes amies. Ceux qui vivent ici partagent le même sort, ce qui fait que nous sommes compréhensifs les uns envers les autres »,  résume ainsi, revenant tout juste de son travail, celle qui est professeure spécialisée en culture populaire hongroise.

Le foyer a été construit dans les années 1970, à l’époque où le fait de venir travailler à Pest, de retourner en province toutes les semaines et d’être logé en foyer de travailleurs, était considéré comme une forme de vie parmi d’autres. A cette époque, ceux qui faisaient ces allers-retours avaient leur « base arrière » en province et seul le travail les amenait à Pest. Ensuite, dans les années 1980 le foyer a été « promu » en Foyer des Professeurs et des Infirmières. C’est à ce moment-là que Marika s’est retrouvée ici. Elle a été élevée à Kelebia, dans la province proche de la frontière sud et y a vécu avec sa mère jusqu’à l’obtention de son diplôme d’école supérieure (note : équivalent du BTS français) à Szeged. N’ayant pu obtenir là-bas une place de professeure de hongrois, elle a trouvé – après quelques détours – du travail à Budapest. Il fallait alors payer 220 forints par mois pour le foyer de travailleurs (note : selon le taux de change actuel 70 cts d’euro). Son salaire de professeur était de 4500 forints (soit environ 15 euros), ce qui suffisait largement pour honorer telle somme.

« Quand je suis arrivée, ce n’était pas une honte de vivre ici »

« Quand je suis arrivée, des professeurs, des médecins, des infirmières habitaient ici. A aucun moment ce n’était une honte d’y vivre. Nous étions jeunes et aspirions à la vie collective, nous organisions des activités. Même notre chambre, nous ne la fermions pas. Il ne serait venu à l’esprit de personne que quelque chose pouvait être volé. Il n’y a pas longtemps, il m’est arrivé de mettre un poulet dans une cocotte pour le cuire en vue du dîner (note : dans la cuisine commune). J’ai fait un saut dans ma chambre pour aller chercher quelque chose et quand je suis revenue il n’y avait plus que le couvercle sur le poêle ».

La salle de bain, la cuisine et les toilettes sont communes. A chaque étage, il y a deux salles de bain pour 40 personnes. Pour la machine à laver le linge, il est possible d’acheter un jeton dans un automate pour 300 forints et cela suffit pour une tournée de linge sale.

« J’ai de la chance car à Kelebia, j’ai une maison avec un jardin J’y vais tous les weekends et j’y passe les étés, j’élève aussi des poulets. Quand j’irai à la retraite, il se peut que je la vende et que j’achète un petit appartement à Pest car mes parents vivent ici. J’ai de l’argent que j’ai économisé. Si j’avais été en location je n’en aurais pas », énumère Marika, qui a fait des études de hongrois à l’université et a appris l’allemand pendant les années passées au foyer.

« La suppression massive des foyers de travailleurs a joué un rôle dans l’accroissement rapide du nombre de sans logis »

Les foyers de travailleurs sont maintenant des hébergements à caractère commercial de catégorie C, la catégorie la plus basse. Celui de Gyáli út est financé par le BMSzKi (Institutions et Centres Sociaux de Budapest), autrement dit par la collectivité de la ville-capitale, ce qui fait que des travailleurs sociaux apportent une aide aux personnes arrivant ici.

Le directeur du foyer, Zsolt Keserű nous explique : « La suppression massive des foyers de travailleurs a joué un rôle dans l’accroissement rapide du nombre de sans logis. Notre foyer fonctionne pour moitié comme foyer de travailleurs et pour moitié comme hébergement temporaire où des sans abri peuvent venir. Il y a dix ou vingt ans, beaucoup de personnes avaient encore un endroit où rentrer chez eux. Maintenant pour 80% de ceux qui vivent ici, c’est le seul endroit où ils peuvent se réfugier. Officiellement, ils ne sont pas sans-abri mais ils appartiennent au groupe des sans-logis. La situation des plus âgés est toujours plus dramatique ainsi que celle des gens d’âge moyen vivant en province et qui, faute de possibilité de travail, viennent chercher à s’en sortir à la capitale. Cela ne marche pas pour tout le monde. Beaucoup viennent à Pest mais ensuite sont quand même sur la pente du déclassement ».

György Herbert et sa compagne Györgyi avaient touché le fond et vivent ici depuis maintenant trois ans. Ils disent qu’ils s’y sentent bien, comme s’ils étaient en location. La femme est technicienne en dessin industriel, elle a 63 ans, son compagnon, de deux ans plus âgé, est diplômé d’une école supérieure de santé. Ils sont budapestois de souche. Ils sont mariés depuis 25 ans. Ils ont vécu longtemps dans un logement géré par une municipalité mais ont accumulé des dettes et ont dû en partir. Ils ont acheté une maison à Tiszajenő pour 200 000 forints (note : à peu près 660 euros !) et ont trouvé un emploi dans une usine fabriquant des œufs Kinder. L’usine a fermé, ils ont été obligés de s’en aller. Ils ont vendu la maison mais l’acheteur ne pouvait payer que des traites de 30 000 forints (soit 100 euros). Ils ont trouvé du travail à Pécel pour un salaire horaire de 200-300 forints, pour lequel ils faisaient paître des vaches, cueillaient des fruits, travaillaient comme personnel-à-tout-faire.

« Dans deux ans nous achèterons une maison et partirons en province et nous vivoterons de notre retraite »

« Moralement nous n’avons pas supporté plus de 2 ans, nous étions des larbins », dit György alors que nous sommes dans leur chambre, laquelle est vraiment agréable. On entend la télévision, des fleurs sont alignées sur une étagère, la fenêtre est décorée par des rideaux. C’est eux qui ont acheté les chaises confortables. Dans l’entrée se trouve leur petite cuisine, sans rien pour la cuisson. Ils n’utilisent guère la cuisine commune car ne veulent pas faire le ménage des autres. Leur retraite se monte à 120 000 forints (400 euros), à côté ils travaillent et cela leur rapporte un petit quelque chose. Györgyi fait le ménage à l’Université Lóránd Eötvös, György travaille au même endroit à l’entretien.

« Si on s’en donne les moyens, on en trouve du travail. J’ai procuré du travail sûrement à 8-10 personnes mais j’ai toujours été gêné à cause d’eux. A mon avis, à un moment, la « maladie du foyer » va les envahir. Ici je suis en sécurité et tout cela finira par s’arranger. Dans deux ans nous achèterons une maison et partirons en province et nous vivoterons de notre retraite ». Alors que György raconte ses projets, le couple doit se dépêcher car la pluie a inondé les courts de tennis et il faut les remettre en ordre avant l’arrivée des premiers clients demain matin.

A l’exception des mois d’hiver, ils travaillent 12 heures par jour tous les jours de la semaine. L’argent supplémentaire est le bienvenu. Ils payent 64 000 forints par mois (soit 213 euros) pour l’hébergement. Si quelqu’un loue seul la chambre, il doit payer 54000 forints (180 euros), s’il la partage avec quelqu’un d’autre, 32000 forints (106 euros).

Zoltán Mattyasovsky, ingénieur en génie civil, n’avait jamais pensé qu’un jour il échouerait dans un foyer de travailleurs. « Si je dois être sincère, ce milieu est oppressant. Je n’y suis pas habitué. Je n’ai pas le même système de valeurs et les mêmes aspirations que la majorité de ceux qui vivent ici. Mais la vie est imprévisible », nous dit l’homme âgé de 42 ans dans le hall du foyer, qui est partagé avec les sans-logis. Le téléphone d’un homme émet une sonnerie bruyante, qui contraint lui et ses amis à pousser leur voix pour couvrir la musique. Personne ne les interpelle, mieux vaut rester calme. Ici il y a un buffet, un peu plus loin un parloir où des vêtements s’amoncellent sur des tables. Si quelqu’un s’est lassé d’un vêtement, il le dépose ici, au cas où cela conviendrait à quelqu’un d’autre. Ici, il est possible de regarder la télévision, c’est plutôt au moment des match de football que la salle se remplit. Il y en a qui ne viennent pas car ils ne veulent pas se quereller avec quelqu’un d’autre pour décider s’ils regardent la série brésilienne ou la retransmission du sport.

Zoltán, lui aussi, vient rarement ici, il prend plus de plaisir dans la compagnie des livres. Il passe souvent à la bibliothèque, il va aussi au yoga ; les activités ont lieu dans le foyer. Il mange beaucoup de fruits et de légumes, il essaye de vivre le plus sainement possible. Cet homme est venu de Tiszafüred à Pest en 1998, il avait trouvé un bon emploi dans une entreprise florissante. Il avait un salaire au-dessus de la moyenne, une compagne, un appartement avec un crédit. Tout laissait penser que sa vie était sur des bons rails.

« Nous songions déjà à fonder une famille, mon amie est tombée enceinte mais elle a fait une fausse couche. J’ai obtenu un travail d’un an à l’étranger, mais alors que ma mission touchait à sa fin, mon amie m’a quitté et mon emploi a pris fin. La crise n’a pas seulement frappé l’économie mondiale, elle a touché ma vie également. J’ai créé une entreprise pour ne pas me laisser abattre et j’ai commencé à enseigner. Mais n’ayant pas pu rembourser le crédit que j’avais contracté sur la base d’une devise dont le cour avait sensiblement augmenté, il a fallu liquider l’entreprise déficitaire. Mes parents savent que j’habite dans un foyer de travailleurs mais je n’aimerais pas qu’ils me rendent visite. Mes amis viennent parfois mais je n’invite personne volontiers. Je pense qu’un homme de 42 ans qui a une telle existence ne trouve pas facilement de vraie relation. Ce n’est pas le but de ma vie de rester longtemps ici, car avec le temps je pourrai aller en location. Mais ce sera difficile avec mon salaire d’enseignant ».

150 personnes vivent dans le foyer. Il ne fait aucun doute de l’usure dont souffre le bâtiment. Beaucoup de moyens sont consacrés à son entretien mais la rénovation complète reste un vœux pieux. Le rafistolage reste de la règle, mais la direction s’efforce d’obtenir des financements de toutes les façons possibles. Ainsi, le côté donnant sur la rue a été loué à un magasin de carrelages ; à côté une pizzeria s’est ouverte ; un magasin Vodafone s’est aussi installé ici.

La plupart des personnes n’aspirent pas au luxe et sont déjà heureuses de pouvoir être ici, principalement celles qui sont âgées. Ce n’est pas facile de savoir quoi faire avec elles, d’autant plus lorsqu’elles sont malades ou ne savent plus s’occuper d’elles-mêmes.

Tata Anna a 74 ans et ne pourrait imaginer sa vie ailleurs. Cette professeure d’allemand et de russe, qui a obtenu aussi un diplôme d’italien raconte : « J’ai honte d’en être arrivée là. Je suis alcoolique mais je ne bois plus depuis trois mois. Je vais au Club des Alcooliques Anonymes et aux cours sur la Bible. Je suis devenue croyante récemment. Dans le foyer les responsables sont gentils avec moi. L’an dernier, je suis allée dans une maison de retraite mais ils m’ont mise dans un service pour incurables. La nuit je me suis enfuie et je suis revenue ici ».

Elle a enseigné pendant 21 ans à l’Ecole Supérieure des Arts Appliqués, elle vivait à Rózsa Domb (ndt : parmi les beaux quartiers de Buda), avec son mari et deux enfants. Elle avait un abonnement au Vígszínház (ndt : théâtre de la Gaieté), elle fréquentait les bains Lukács (ndt : des thermes fréquentés autrefois par la nomenklatura). Après que son mari l’eût quittée, elle s’est mise à boire. Ses enfants ont rompu avec elle, elle n’a pas encore vu son petit fils âgé de 14 ans qui vit à Paris. Depuis deux mois elle va chez une femme de 92 ans, elle s’occupe de ses courses, bricole pour elle. « Il est possible de trouver la paix de l’esprit mais je me sens sans abri. Une poêle, une cocotte, une tasse, une assiette plate quelques livres …voilà tout mon bien. Je n’ai même pas une photo de qui que ce soit, ma vie d’avant a disparu sans laisser de traces et celle d’aujourd’hui aussi disparaît lentement ».


Éléments de contexte
L’industrialisation à marche forcée des années 1950 a donné naissance à de nombreux foyer de travailleurs, non seulement dans la capitale, mais également dans d’autres localités industrialisées. Pendant leur âge d’or, plus de 200 000 personnes vivaient ainsi. Les plus chanceux trouvaient à se loger dans des petits appartements des cités ouvrières, lesquels sont devenus avec le temps des logements à part entière (à Újpalota notamment). A Budapest en 1980, 60 000 personnes vivaient dans 563 foyers. Dix ans plus tard, les recenseurs n’en ont trouvé que 33 000 réparties dans 323 foyers. Selon une courte étude du directeur du BMSzKI Péter Győri, 40% des foyers de travailleurs ont cessé de fonctionné entre 1989 et 1993, ce qui a eu un impact très important sur le volume général de logements disponibles dans le pays. La plupart des foyers sont devenus des hôtels. Ce sont les nouveaux propriétaires qui ont réalisé la reconversion, après s’être procuré à bon marché des bâtiments que les pouvoirs publics rechignaient à entretenir. Les foyers restants ont été recatégorisés comme des foyers à base commerciale. Dans ces derniers, la règle principale est : « si tu payes tu peux rester, si non, c’est mieux si tu prends le large ».