Quand Carlos était un roi en Hongrie

Un nouveau procès vient de s’ouvrir en France contre Ilich Ramirez Sanchez, aka Carlos, révolutionnaire marxiste et terroriste. Une bonne raison pour Hulala d’exhumer une interview réalisée en 2011 avec le journaliste hongrois László Liszkai, auteur de Carlos, à l’abri du rideau de fer. Dans cette  enquête publiée au début des années 90 juste après la chute du bloc soviétique, László Liszkai décortique les années où le « chacal » avait Budapest pour base arrière.

Entre 1979 et 1985, alors qu’il était considéré comme l’ennemi numéro 1 de l’Occident, Carlos avait trouvé refuge derrière le Rideau de fer, en Hongrie, mais aussi en ex-RDA et en Tchécoslovaquie.

Publié aux éditions du Seuil en 1992.
Qu’est-ce qui vous a donné envie d’enquêter sur Carlos ?

Le ministre hongrois de l’Intérieur de l’époque, Balázs Horváth, expliquant devant le Parlement que des terroristes étaient entrés en Hongrie [sous le régime communiste – ndlr]. J’ai trouvé cela intéressant, j’ai commencé à enquêter et j’ai trouvé des personnes qui avaient envie de parler : deux officiers [des services secrets hongrois – ndlr] que j’ai pu interviewer pour la télévision hongroise.

J’ai senti qu’il y avait beaucoup plus de choses derrière et que ça méritait plus qu’une interview. En plus en Hongrie, ils ont commencé à freiner l’affaire parce qu’ils ont compris que cela pouvait causer des problèmes au pays et ils ont reçu des menaces d’un peu partout. Donc je me suis lancé. A Paris, j’ai rencontré Patrick Rotman (le directeur de publication aux éditions du Seuil) qui m’a commandé le livre, j’ai fait un an d’enquête et il l’a publié.

Les services secrets hongrois ont été vos principales sources…

Pas seulement, mais au début oui. Dans l’histoire il faut être là au bon moment car il y a toujours des gens qui veulent parler, pour diverses raisons. Là, c’était le cas. Ils m’ont raconté, j’ai reconstitué leur version, puis par la suite je suis allé en Allemagne puis dans d’autres pays, à Prague, à Bucarest, etc.

Sous anonymat ?

En général oui, mais il y a des personnes que je nomme, en Hongrie et en Allemagne. Quand je les cite c’est que leurs noms figurent dans les documents officiels que j’ai réussi à me procurer. Mais il y a des personnes qui ont souhaité parler sous anonymat et je l’ai bien sûr respecté. J’ai rencontré des lieutenants de Carlos, à condition que j’assure leur anonymat.

Quel était le contexte politique en Hongrie ?

Comme après chaque changement de régime, on était en train de sortir le linge sale de l’ancien régime. Tout le monde disait : « Voilà, la Hongrie communiste a soutenu des terroristes : Carlos et Abou Nidal [nom de guerre de Sabri al Banna, activiste palestinien fondateur du Fatah-Conseil révolutionnaire – ndlr] ».

Donc mon enquête tombait bien, ça facilitait mon travail au début. Même les autorités promettaient de m’obtenir des documents. Mais elles n’ont finalement jamais tenu ces promesses car elles ont compris que ce n’était pas si simple et qu’il fallait maintenir une certaine continuité. Les différents services des anciens pays « frères » et les nouveaux « frères » leur ont demandé de se faire plus discrets. Petit à petit, cela s’est refermé et il y avait toujours des petites pressions.

Vous avez reçu des pressions ?

Dire que j’ai été bien aidé serait exagéré. Certains m’ont aidé en acceptant de me parler, mais après, cela reste le boulot du journaliste de comparer, de comprendre. Même avec un recul de 10 ans, ils n’ont pas tout compris, les Hongrois inclus et ce n’est que bien plus tard, en recoupant les choses, qu’on a pu mieux comprendre.

Il y a aussi des gens qui m’ont pris pour un con, qui m’ont raconté des bobards. D’autres ont fait pression en me conseillant de ne pas trop parler. Mais ce n’étaient pas des menaces directes, j’ai été convoqué, ils [les services secrets hongrois – ndlr] ont essayé de me dissuader de poursuivre mon enquête. « Pour qui écrivez-vous ce livre ? – pour mon éditeur. » Mais c’est normal dans ce type de situation, ils voulaient savoir d’où je tenais mes informations.

J’ai essayé de voir à gauche à droite, des gens des services secrets, des anciens terroristes, des sympathisants ou des simples témoins pour recouper, ce n’était pas facile à l’époque, mais il y avait cet avantage : le mur venait de tomber, c’était l’euphorie, on voulait prouver la complicité de l’ancien régime avec les terroristes.

Avez-vous bénéficié de rivalités internes entre services ?

Absolument, c’est humain, cela fonctionne toujours comme ca. Recouper la véracité. C’est pour ca que j’ai choisi une forme romanesque pour écrire, mais sur la base des documents que j’ai retrouvé à Budapest, Berlin et Prague notamment.

Avez-vous des informations pour étayer les rumeurs de prisons secrètes de la CIA en Hongrie ?

En Hongrie, je ne crois pas. C’est un petit territoire, contrairement à la Pologne ou la Roumanie. C’est plus difficile de cacher des choses dans un petit pays. Même quand les Russes ont stationné des missiles SS-20, on savait à peu près où ils étaient. Mais je n’ai aucune information sur cela[1]Leur installation par les Soviétiques en Europe de l’Est dès 1977 fit monter les tensions pendant la guerre froide. Des missiles Pershing-2 furent déployés à l’Ouest sous la présidence américaine de Ronald Reagan..

Quelle est votre actualité récente ?

J’ai écrit un livre sur Marine Le Pen[2]Liszkai László, 2010, Marine Le Pen, un nouveau Front National ?, Lausanne, Favre, 167 p. et un autre sur Khadafi[3]Liszkai László, 2011, Khadafi, du réel au surréalisme, Paris, Editions Encre d’Orient, 152 p.. Après le bombardement américain de 1986, les Libyens ont invités des journalistes étrangers, notamment des Américains mais aussi des Hongrois, dont mon rédacteur en chef de l’époque qui parlait parfaitement arabe et avait déjà interviewé Khadafi. Il m’a demandé d’y aller à sa place.

Pas de projets concernant la Hongrie ?

Peut-être un jour, un roman, si j’ai le temps, mais pour publier un livre, un éditeur demande au moins un petit intérêt international, Khadafi ou Le Pen c’était au bon moment, mais personne ne s’intéresse à la Hongrie, c’est invendable.

La Hongrie ne peut pas intéresser à l’international ?

Actuellement non. Tout le monde se demande et ne comprend pas ce qu’il se passe là-bas [en Hongrie – ndlr], mais il y a tellement de problèmes ailleurs qu’on ne veut pas s’occuper d’un petit pays. Les parades en uniformes, on s’en fout en France.

Notes   [ + ]

1. Leur installation par les Soviétiques en Europe de l’Est dès 1977 fit monter les tensions pendant la guerre froide. Des missiles Pershing-2 furent déployés à l’Ouest sous la présidence américaine de Ronald Reagan.
2. Liszkai László, 2010, Marine Le Pen, un nouveau Front National ?, Lausanne, Favre, 167 p.
3. Liszkai László, 2011, Khadafi, du réel au surréalisme, Paris, Editions Encre d’Orient, 152 p.