En Hongrie, les violences faites aux femmes sont l’affaire de tous

En 2013, un médecin de Buda a attaqué sa compagne à la soude dans leur appartement commun. Trois ans plus tard, le procès de l’affaire du « médecin alcalin » vient seulement d’ouvrir à Budapest le 25 novembre dernier, le jour de la Journée internationale contre les violences faites aux femmes. L’occasion de faire le point sur la situation en Hongrie.

Tribune publiée le 29 novembre 2016 dans Kettős Mérce. Verbatim d’un discours prononcé par Nóa Nógrádi au nom de l’association féministe PATENT lors de la manifestation inaugurale de la Journée internationale contre les violences faites aux femmes le 25 novembre 2016 à Budapest. Traduit du hongrois par Ludovic Lepeltier-Kutasi.

C’est hier, par le plus grand hasard à l’occasion de la journée internationale contre les violences faites aux femmes et de la première de ces seize journées d’action, que l’on a pu lire dans la presse l’ouverture à la Cour d’appel de Budapest, du procès de l’affaire dite du « médecin alcalin ». Cette affaire est connue de beaucoup, la presse se fait l’écho de tous ses prolongements, tandis que plus d’une centaine de personnes ont essayé d’assister à l’audience publique. Ceux qui, par manque de place, sont restés bloqués dehors, étaient en colère et déçus.

C’est tout d’abord avec plaisir que j’ai constaté, en tant que militante et défenseure des droits, l’intérêt des médias et de l’opinion pour cette affaire, ainsi que le soutien à l’égard des victimes et l’indignation envers les faits commis. Mais c’est avec amertume que j’ai également pris conscience qu’il restait difficile d’entrevoir le même intérêt, la même empathie ou la même profonde colère, à l’égard de la foultitude des autres cas qui brisent chaque année en Hongrie la vie de milliers de femmes, jusqu’à causer la mort de plus de cinquante d’entre elles.

C’est vrai que de plus en plus de médias relaient le thème des violences faites aux femmes dans le débat public. Mais jusqu’à présent, l’on a plutôt traité ces faits comme des affaires relevant à la fois de l’exception et de la règle. De l’exception, lorsque leur auteur est représenté comme un monstre anormal et malade, rendant « tout ceci » impossible pour le lecteur ou dans son entourage. Mais s’inscrivant néanmoins dans une régularité suffisante, pour qu’ils n’atteignent pas le palier de sensibilité au-dessus duquel ils provoqueraient, au sein de la société, un tollé général contre des atrocités perpétrées de manière régulière et en tout impunité contre les membres d’un même groupe social.

En réalité et en dépit de toutes choses, les violences faites aux femmes ne sont pas exceptionnelles : leurs auteurs sont des hommes ordinaires, ayant des façons de raisonner assez banales, agissant à partir des normes sociales communément admises, comme lorsqu’ils décident par exemple d’appliquer à leurs victimes la soumission qu’elles devraient à leur mari, ou le sexe qu’elles devraient à leur mec ; comme lorsqu’ils traquent leur ancienne partenaire au nom d’un « sentiment de jalousie » ; ou encore comme lorsqu’ils détruisent la vie de leur ancienne femme en lui enlevant la garde de leur enfant, ou bien en la séquestrant voire l’abusant sexuellement.

L’opinion voit bien que les violences faites aux femmes font partie de la règle – mais il faudrait qu’elle en explique les raisons de cela pour que le problème atteigne le débat public. Car dans les faits, ces violences font bel et bien l’objet d’une certaine banalité : selon les dernières statistiques disponibles, plus de 1,124 million de femmes ont connu depuis leurs 15 ans des agressions physiques, des cas de viols, ou les deux. Parmi elles, 843000 ont été victimes de leur partenaire. Actuellement, plus de 223000 femmes vivent des relations dans lesquelles elles se retrouvent victimes d’adressions physiques ou sexuelles de la part de leur partenaire.

Répétons encore une fois ces chiffres, ressentons-en le poids :

  • Un-million-cent-vingt-quatre femmes.
  • Huit-cent-quarante-trois-mille femmes.
  • Deux-cent-vingt-trois-mille femmes.

Ces chiffres ne désignent que les femmes ayant subi ou subissant encore des violences physiques ou sexuelles (qui ont été enregistrées comme telles, comme c’est précisé dans la recherche). Mais il existe de nombreuses autres formes de violences avec lesquelles il faut composer.

Beaucoup se plaignent que la ligne d’assistance juridique du PATENT ou encore la ligne d’aide du NANE sont difficiles à joindre, car sans cesse occupées. Malgré nos limites en termes de matériel et de capacités, nous recueillons plusieurs centaines d’appels tous les mois, ce qui montre à quel point de plus en plus de femmes deviennent victimes et cherchent de l’aide. Ces organisations remplissent des missions de service public, dans la mesure où plusieurs milliers de femmes bénéficient, en lien avec ces atteintes aux droits, de prestations de niveau professionnel, d’un soutien vigilant et d’un accompagnement juridique. Le plus difficile là-dedans, c’est que nous ne parvenons pas à traiter autant de cas que nous le souhaiterions, mais aussi que nous ne sommes pas en mesure d’assurer à toutes un quelconque espoir. En Hongrie, il y a entre 70 et 120 foyers de mères et refuges de crise pour les femmes battues (bien sûr il n’existe pas de chiffres fiables à ce sujet), alors qu’il en faudrait au minimum mille (soit au moins dix fois le nombre actuel) pour un pays de 10 millions d’habitants.

Par ailleurs, l’environnement juridique ainsi que les pratiques favorisent systématiquement les auteurs de ces agressions. L’association PATENT officie depuis de longues années, dans le cadre de ses activités de défense des droits, de représentation ou de conseil dans d’interminables affaires juridiques, ce qui nous amène à faire souvent face à des dénouements les plus injustes qui soient. L’agresseur masculin reste dans l’appartement commun puis finalement, le tribunal lui confie la garde de l’enfant. L’on inflige même une amende aux femmes pour qu’elles ne contraignent pas le maintien du lien entre l’enfant et le père coupable d’abus. Les femmes ne sont pas considérées dignes des responsabilités parentales lorsqu’elles ne parviennent pas à préserver leur enfant des mauvais traitements du père. Les agresseurs sont exemptés du versement de la pension alimentaire de l’enfant tant que les litiges portant sur son placement et les conditions de maintien du contact n’ont pas été réglés. Les intérêts matériels de l’agresseur sont davantage défendus par le tribunal que l’intégrité physique et mental des femmes, sans parler bien sûr de leur propre situation économique.

En 2009, le PATENT et NANE ont publié un rapport intitulé « Fermé de l’intérieur » dans lequel il est expliqué comment le système juridique et la jurisprudence entretiennent les victimes des violences faites aux femmes en situation de vulnérabilité. Aujourd’hui, sept ans après, nous venons de publier sa suite, avec pour titre « Dans les filets du droit », à partir de nos expériences les plus récentes. Il y apparaît clairement que le système juridique et son système d’application défavorisent encore les victimes. Les failles systémiques que nous avions alors détectées n’ont pas disparues et sont toujours autant d’actualité sept ans après.

Combien faut-il encore d’années ? de bourreaux échappant à leur peine ? de victimes prises en otage dans leur couple, souffrant sans voir le bout du tunnel, brisées moralement et matériellement des suites de procédures abusives et injustes ? Combien faut-il encore de femmes tuées pour que tout ceci change ?

Les violences faites aux femmes ne sont pas le problème isolé d’un petit groupe d’intérêts spécifique. Si l’on s’en tient aux chiffres, un groupe auquel appartient autant de personnes en Hongrie ne peut pas être petit. Au-delà, il concerne chaque femme dans la mesure où chacune est en danger, en tout cas potentiellement concernée.

Concernée, car chacune peut être victime de la violence à n’importe quel moment. Si tel est le cas, chacune aura à faire face à un système de prise en charge lacunaire, mais surtout à un cadre juridique partial, incrédule, qui blâme les victimes, banalise l’oppression des femmes et est favorable aux agresseurs.

Concernée, car lorsque le système juridique n’applique pas les droits des victimes, il exprime le fait qu’il ne défend pas les droits civiques des femmes, ni leur dignité, leur sécurité, leur intégrité physique ou encore leurs biens économiques, qu’il n’exerce pas envers les femmes les responsabilités que l’État a à l’égard de ses citoyens.

Par ailleurs, les femmes qui ne se considèrent pas comme des victimes sont également indirectement concernées. Il faut bien admettre que les gestes ordinaires agressifs et lourdement sexistes que nous avons toutes expérimentées, prennent place dans une structure de pouvoir et tirent leurs racines dans une manière de voir qui, lorsqu’elles se matérialisent, brisent la vie de nos camarades femmes par milliers, prennent la vie d’une douzaine d’entre elles, et font à la fin l’objet des chroniques judiciaires.

La jeune fille sera oppressée par son premier mec lorsque celui-ci lui dira que si elle l’aime vraiment, il faudra qu’elle couche avec lui, pour les mêmes raisons qu’une autre sera serrée et violée par un type au cours d’un week-end d’intégration. Une femme sera sifflée dans la rue par un groupe de gars massé là pour les mêmes raisons qu’une autre femme sera sexuellement harcelée par son patron. Un homme lambda demandera à sa copine les hommes qu’elle a rencontrés pour les mêmes raisons qu’un autre la bâtera car celle-ci aura croisé son ex dans la rue. Le mari ordinaire exigera d’avoir le dernier mot dans les décisions impliquant la famille pour les mêmes raisons qu’un autre exercera son entière domination sur sa femme, en usant de la violence psychique, économique et physique.

Pour qu’il puisse y avoir un quelconque changement, il ne suffit pas que nous reconnaissions tout ceci, que nous exprimions notre solidarité avec nos camarades femmes ou que nous exercions une pression sur les décideurs à travers une révolte commune.

Les violences faites aux femmes s’inscrivent dans le quotidien et ne surgissent pas de façon spontanée. C’est précisément pour cela que nous devons – au lieu de nous apitoyer ou traiter ça avec dédain – considérer tout ceci comme l’affaire de tous, comme l’objet de notre colère, qui justifie qu’on s’attaque à cet état de fait en tant que citoyennes et en tant que femmes. C’est ce qui permettra que l’opposition aux violences faites aux femmes gagne en efficacité et en professionnalisme, pour que nos camarades femmes soient enfin protégées et considérées comme des citoyennes à part entière par la défense et l’ordre judiciaire.

Nóa Nógrádi