« En Hongrie, la majeure partie des réfugiés se trouve dans des structures fermées »

Le 14 février dernier, le gouvernement de Viktor Orbán a présenté un paquet d’amendements législatifs qui prévoient une expulsion automatique en Serbie de tous les réfugiés se trouvant en situation irrégulière sur le territoire hongrois, ainsi que la détention des demandeurs d’asile pendant toute la durée de la procédure. Entretien avec Anikó Bakonyi du Comité Helsinki de Hongrie.

qcodemag Article publié le 28 février 2017 sur Q Code Mag. Traduit de l’italien par Sylvain Bianchi.
Actuellement, quel est le nombre de réfugiés dans le pays ?

Le nombre de demandeurs d’asile, dont la procédure est en cours, est de l’ordre de 500 personnes. Il faut ensuite ajouter les réfugiés et les bénéficiaires de la protection internationale, qui seraient environ 3000. Mais il est difficile d’estimer les chiffres car beaucoup ont quitté la Hongrie. Chaque année, un petit nombre de personnes – environ 400 à 500 – bénéficient d’une certaine protection. En général, environ 90 % des réfugiés se dirigent vers l’Europe occidentale dès l’ouverture de leur procédure. Évidemment, ceux qui sont en détention ne le peuvent pas, mais bien souvent ils partent une fois relâchés.

Toute la question des réfugiés a été profondément instrumentalisée ces deux dernières années. Des obstacles aussi bien physiques que légaux à l’entrée en Hongrie et à la demande d’asile ont été instaurés. L’exemple le plus récent est la mise en place l’année dernière d’une bande de huit kilomètres, à l’intérieur de laquelle les personnes arrêtées peuvent être déportées au-delà de la frontière pour ensuite devoir attendre d’être autorisées à entrer via les deux zones légales de transit, à Röszke et à Tompa. Mais le bureau de de l’immigration réduit constamment le nombre de personnes autorisées à entrer sur le territoire. Actuellement, ce sont 10 personnes en tout pour les deux zones, alors que c’était 30 en novembre. Et justement, à propos de la gestion des frontières, nous avons recueilli des témoignages de traitements inhumains de la part de la police hongroise : expulsions violentes et passages à tabac avec l’intervention de chiens, des réfugiés se sont même fait confisquer leurs écharpes malgré le froid.

Quels sont aujourd’hui les règlements concernant la détention des réfugiés et des migrants ?

D’après la législation hongroise, les demandeurs d’asile peuvent être détenus pour plusieurs motifs. Actuellement, ils ne sont pas tous détenus – les familles avec enfants sont par exemple placées dans des structures fermées. Mais la proportion est en train de changer et, aujourd’hui, la majeure partie des réfugiés se trouve dans des structures fermées et on parle de détenir en masse les demandeurs d’asile. En ce moment, il y a deux types de détentions, celle pour les demandeurs d’asile et celle pour les migrants, dans des structures compétentes distinctes. Dans les premières se trouvent justement les demandeurs d’asile, et dans les autres se trouvent par exemple ceux qui ont vu leur demande d’asile refusée et qui sont en attente d’expulsion ou encore les personnes arrêtées sans visas ou sans permis de séjour en Hongrie. Les raisons pour lesquelles les demandeurs d’asile peuvent se retrouver en détention sont diverses. Par exemple, les autorités invoquent le risque qu’ils quittent le pays alors que leur demande est en cours de traitement, ce qui est considéré comme un manque de collaboration. L’idée est que les demandeurs d’asile doivent être traçables durant toute la procédure.

En ce moment, des personnes sont-elles bloquées en Hongrie ?

Je ne pense pas. Il y a des contrôles à la frontière entre l’Autriche et la Hongrie mais tous les véhicules ne sont pas arrêtés. Le nombre de personnes qui quittent la Hongrie reste gérable. Cependant, il est important de souligner un autre aspect. Depuis l’été dernier, ceux qui bénéficient de la protection en Hongrie sont privés d’une quelconque assistance ou mesure d’intégration. Actuellement, ils reçoivent un statut, mais doivent quitter les camps avant un mois et risquent de devenir sans-abri ou indigents. Les seuls qui fournissent une aide sont les volontaires et les organisations internationales. Il est donc très difficile pour ceux qui reçoivent une forme de protection de commencer une nouvelle vie ici. Un fait supplémentaire est l’atmosphère politique envers les étrangers qui est devenue beaucoup plus dure qu’auparavant.

Existe il des communautés de ressortissants sur lesquelles les réfugiés peuvent s’appuyer ?

Parfois oui, mais elles ne sont pas très solides et ne peuvent pas fournir une aide comme cela se passe dans d’autres pays.

Quelle est la situation à la frontière entre la Serbie et la Hongrie, considérant que l’on a récemment enregistré une victime noyée dans sa tentative de traverser le fleuve Tisza ?

Il me semble qu’il y a plus de 7000 personnes qui sont bloquées en Serbie, dont toutes ne sont pas dans les camps, et cherchent à entrer dans l’UE. Je crois que la différence entre la Serbie et la Hongrie est que la Serbie n’a pas les structures adéquates, tandis qu’en Hongrie, elles existent mais il manque la volonté politique. En Serbie, environ 1000 personnes dorment à l’extérieur, quelques unes campent dans les zones de transit, que ce soit sur le territoire serbe ou hongrois, vivant dans des tentes non imperméables, dans des conditions désespérées. En novembre, le gouvernement serbe a interdit de fournir une protection humanitaire aux réfugiés, même si quelques organisations le font dans un environnement hostile. Les réfugiés, parmi lesquels de nombreuses familles avec enfants, attendent dans les zones libres de transit, dans des conditions inhumaines.

Quand les réfugiés sont-ils devenus aussi importants dans le débat public hongrois ?

Le point de départ a été la consultation nationale lancée en 2015 par le gouvernement hongrois sur l’immigration et le terrorisme, qui présentait cette conjonction pour la première fois. Par exemple, un questionnaire a été envoyé aux citoyens, avec des questions qui impliquaient une réponse non neutre, orientant de cette manière l’opinion des citoyens. Le gouvernement a compris qu’il existait une grande peur de l’immigration et un jeu dangereux a débuté. Avant 2015, très peu de hongrois avaient vu des réfugiés et même avant le référendum d’octobre 2016, le Parti du chien à deux queues (MKKP) avait lancé une contre-campagne soulignant que les hongrois avaient vu plus d’OVNI que de réfugiés. Pourtant, le gouvernement a fait des réfugiés l’ennemi principal, les accusant d’être porteurs de maladies et du terrorisme.



Comment était la situation avant 2015 ?

Chaque année, il y avait quelques milliers de demandeurs d’asile mais les gens n’en étaient pas conscients. Ils me demandaient personnellement s’il y avait vraiment des demandeurs d’asile en Hongrie. Maintenant, ils ne me le demandent plus car ils sont convaincus qu’il y a des demandeurs d’asile à chaque coin de rue, alors que leur nombre réel est même plus bas qu’avant ! Avant, la question n’était absolument pas politisée. Puis, en 2014, il a eu 40 000 demandes et 176 000 en 2015, mais la très grande majorité des réfugiés quittaient le pays dans les 10 jours. Je crois que la population n’a jamais vu un grand nombre de réfugiés. Même pendant les jours chauds de l’été 2015, il y avait seulement quelques milliers de réfugiés.

La Hongrie a déjà été confrontée à des flux de réfugiés après la chute du socialisme ?

Il y a eu un grand flux de Hongrois issus des minorités de la Roumanie et de la Yougoslavie qui se sont intégrés avec une procédure accélérée pour obtenir la nationalité. Puis, pendant les guerres yougoslaves, il y avait environ 20 000 demandes d’asile, avec quelques centaines approuvées chaque année. Mais, pour un pays de 10 millions d’habitants, cela n’a jamais été un phénomène de masse.

Il n’y a jamais eu un sentiment d’empathie sur la base de la mémoire d’une expérience commune des réfugiés que les Hongrois ont vécu suite à l’invasion soviétique de 1956 ?

Quand nous parlons aux journalistes et aux étudiants, nous essayons toujours d’utiliser ce parallèle en rappelant les 200 000 hongrois qui ont fuit la Hongrie et qui ont été acceptés par d’autres pays. La crise hongroise a été le premier test de la Convention sur les réfugiés de 1951. La propagande officielle nie tout parallélisme, car les réfugiés d’aujourd’hui sont définis comme une population différente. Elle insiste plutôt sur le fait qu’ils sont des criminels ou sont dangereux. Les réfugiés hongrois ont été idéalisés et, pour cette raison, ils sont considérés incomparables aux autres réfugiés.

Francesca Rolandi