En Hongrie, histoires de bananes

« Si tu vois une queue quelque part dans la rue, mets toi dedans, tu peux être sûr qu’il y aura des bananes au bout! » Tel était le conseil que m’avait donné un collègue hongrois de l’Alliance française. Ce fruit jouissait encore dans la Hongrie de la fin de l’ancien régime d’une aura insoupçonnable.

D’une manière générale, le pays subissait de temps à autre des pénuries incompréhensibles. C’était en particulier le cas du papier sous toutes ses formes, papier aluminium, essuie-tout et surtout papier toilette dont les rouleaux se vendaient à l’unité très logiquement dans les papírbolt (« papeteries ») ou dans les kiosques à journaux. D’autres produits pouvaient manquer comme l’huile ou le concentré de tomates dans sa boite rouge Arany fácán (« faisan doré ») que les Français parlant mal hongrois prenaient pour des boîtes de pâté. A contrario, je découvris à mon arrivée en Hongrie de nouveaux produits que je n’avais jamais vus comme les kakis ou les oranges à peau verte qui venaient de Cuba, le pays frère.

Ces pénuries avaient des effets induits intéressants. Tout d’abord, les Hongrois se promenaient souvent avec toute leur fortune sur eux en liquide. Car il ne fallait surtout pas rater faute d’argent l’achat qui se présentait de manière inattendue. Car point de chèque, ni encore moins de cartes de crédit dans la Hongrie de la fin des années 80. D’autre part, on avait toujours sur soi des sacs en plastique susceptibles d’accueillir les produits achetés au hasard. Ensuite, on stockait beaucoup de peur de manquer.Par ailleurs, des filières existaient pour certaines denrées: j’avoue humblement avoir été pendant les premières années de mon séjour à Budapest dans une boucherie de Buda que m’avait indiquée une de mes amies hongroises, où on trouvait le vendredi entre midi et 13h de la viande de bœuf délicieuse. Il n’était pas besoin de demander ; le vendeur me reconnaissait, partait dans l’arrière boutique et revenait avec un paquet tout emballé de papier gris qu’il me remettait sans rien dire. Enfin donc, on voyait poindre au gré des rues des files d’attente.

C’est ainsi que le 8 novembre 1989 à l’aube en sortant du métro Felszabadulás tér (l’actuelle Ferenciek tere), je tombais sur une de ces fameuses files d’attente dont on m’avait parlé. Et sans réfléchir, je fis comme tout le monde. Les bananes étaient en effet au bout et pour la première fois de ma vie, j’en achetai 4 kg d’un coup. En reprenant le chemin de l’institut Szegfű utca, après mon cours de hongrois à l’Alliance française Galamb utca, je m’aperçus qu’il y avait un point de vente de bananes improvisé quasiment à chaque coin de rue. Arrivé au bureau, je distribuai généreusement mes précieuses bananes qui firent des heureux. J’appris aussi la raison de cette invasion soudaine. La veille, le 7 novembre, les Budapestois avaient profité du jour férié à l’occasion de la grande révolution bolchevique et de la toute récente exemption de visa par l’Autriche pour se rendre à Vienne et remplir leurs coffres au retour de bananes et autres produits de l’Ouest.

Le système D à la hongroise fonctionnait ainsi à merveille. Trop bien même puisque, à peine le rideau de fer tombé, Budapest se trouva vite envahi des produits occidentaux. À la phase de pénurie succéda un problème bien plus difficile à résoudre : celui du pouvoir d’achat qui ne permettait pas à la plupart des Hongrois de céder à la tentation.

Témoigner du quotidien de l’autre côté du Rideau de fer

Philippe Gustin