«Il faut de toute façon partir un jour»

Comme de nombreuses régions rurales du pays, le département de Somogy est frappé par le déclin démographique. A la frontière avec la Croatie, les villages se désertifient, les habitants partent travailler en Angleterre…et les écoles ferment.

La version originale de cet article écrit par Péter Hardi, a été publiée le 12 août 2016 dans Szabad Föld sous le titre «Egyszer úgyis menni kel». La traduction en français a été réalisée par Paul Maddens.
Vizvar - maté
Máté et Beátá. Photo de Németh András Péter (Szabad Föld).

A Vízvár, longtemps on n’a pas voulu y croire : le cycle supérieur de l’école générale (primaire et collège rassemblés ¹) n’ouvrira pas cet automne et il est à craindre que dans peu de temps les classes inférieures ferment aussi et que pour finir un cadenas soit aussi posé à l’óvoda (le jardin d’enfants). Les habitants du village maugréent car le transport des enfants vers d’autres écoles leur causent toutes les peines du monde. Les décideurs parlent d’égalité des chances, mais en vérité les charges des enfants s’accroissent.

Deux jeunes âgés de dix ans déambulent dans la cour de l’école, une fille et un garçon, Beáta et Maté. Beáta vient de terminer la sixième année (ndlr : ce qui correspond au CE2) et Máté la septième (ndlr : le CE1). A côté de la piste de gymnastique asphaltée, nous cherchons une place pour les prendre en photo. La petite fille se débrouille remarquablement bien avec ses patins à roulettes aux pieds.

– J’en fait depuis que je suis petite – répond-elle à mes paroles élogieuses en hochant la tête. Si c’est possible, je ne les enlève même pas.

– C’est avec ça que tu vas aller aussi à Csurgó ? (Sous-entendu à l’école de Csurgó qui les accueillera une fois l’école de Vízvár fermée) ?

Beáta se méprend sur le sens de ma question. Elle répond en souriant :

– Je serai interne, mais je les emmène avec moi.

Nous marchons dans Vízvár, dans le Sud du département de Somogy. Dans la commune, c’est justement maintenant qu’ils suppriment le cycle supérieur de l’école.

– Pourquoi à Csurgó ? – je demande à Beáta.

– Là-bas il y a un internat. La vérité c’est que je ne suis pas une bonne élève, mais ma mère a dit que là-bas ils vont s’occuper de moi – rit elle.

Máté est un garçon sérieux. Il écoute notre discussion avec attention.

– Et toi ? – je le regarde – toi aussi tu vas à Csurgó ?

– Non, moi à Barcs. C’est aussi loin que Csurgó, environ 25-30 kilomètres, mais dans l’autre direction. Je pourrais aller moins loin, à Babócsa, mais là-bas c’est mal fréquenté, ajoute-t-il, en connaissance de cause

Babócsa a été désigné comme secteur scolaire pour les habitants de Vízvár. Autrement dit si quelqu’un se présente là-bas, il ne peut être refusé. Parmi les parents des quarante enfants, quatre ont choisi cette école.

– Alors tu seras externe. A quelle heure il faudra te lever ?

– A 5h30 car le bus part à 6h30.

– Jusqu’à maintenant à quelle heure tu te levais ?

– Jusqu’à maintenant 7h00 suffisait.

Dans la cour de l’école, malgré l’interruption estivale, on perçoit un peu de vie : dans la cuisine, ils préparent à manger pour les bénéficiaires de l’aide sociale et de la nourriture chaude arrive d’ici aussi sur certains lieux de travail. Nous arrivons à midi. En dehors de Beáta et de Máté nous rencontrons par hasard quelques parents concernés par la fermeture de l’école. Alors que les enfants commentent avec le calme des observateurs leur destinée engendrée par la décision des adultes, je perçois sur les parents des signes de colère.

Photo de Németh András Péter (Szabad Föld).
Photo de Németh András Péter (Szabad Föld).

– Ils nous ont longtemps trompé en nous disant que tout ira bien. C’est seulement début mai que leur véritable intention s’est révélée, quand il était définitivement trop tard pour faire quelque chose.

La femme a également inscrit à Barcs sa fille qui était en 7ème année (CE1). Selon elle le plus gros souci, c’est le transport. En effet, le bus scolaire ne vient pas de la ville (Barcs) jusqu’à Vízvár, mais seulement jusque Bolho d’où il repart vers Barcs après un quart d’heure d’attente. En plus, il n’est pas sûr que son enfant pourra toujours trouver une place dans le bus bondé du matin.

Il y aurait besoin d’un bus scolaire jusqu’à Vízvár mais le KLIKK (ndlr : organe central de gestion du système scolaire) n’a passé commande que pour Babócsa et, selon la règlementation, le parent qui inscrit son enfant ailleurs doit se débrouiller pour le transport.

L’autre parent a choisi Csurgó pour son enfant. La petite fille sera interne car pour aller à Csurgó le transport est encore plus difficile que pour Barcs. Le bus part le matin à 5h20. Pourquoi Csurgó ? Parce qu’elle a un enfant lycéen qui va déjà là-bas et pourra faire attention à sa petite sœur.

– Et vous savez ce qui est le plus rageant dans tout cela ? –me demande la maman en me fixant – c’est qu’ils économisent en tout et pour tout 13 millions de forints (ndlr : environ 43 000 euros) avec cette réorganisation.

Le maire, László Kozma, se tient à côté de nous, de temps en temps il opine de la tête. Je l’avais rencontré aussi à la mairie où il m’avait présenté les grandes lignes du processus conduisant à la fermeture du cycle supérieur. Il fut un temps où tout allait bien tout au moins pour Vízvár… Encore au milieu des années 70, quand ils ont construit ici l’école y compris pour deux communes voisines, Bélavár et Heresznye. Vízvár se trouve entre les deux à quelques kilomètres.  De ces trois communes venaient toujours largement assez d’élèves pour le maintien de l’école. Puis leur nombre a diminué…et maintenant il n’en vient plus du tout.

Quand László Kozma a été élu pour la première fois en 1998, il y avait encore 824 habitants à Vízvár. Aujourd’hui ils ne sont plus que 500 (400 Bélavár et 300 à Heresznye).  Cela suffirait pour « alimenter » l’école si les trois villages ne vieillissaient pas dangereusement. 64 élèves seulement ont terminé l’année scolaire présente et parmi eux plus de 40 dans le cycle supérieur.

– L’an dernier en Novembre ils ont signalé pour la première fois qu’il y aura des changements, continue le maire. Même dans nos cauchemars nous ne pensions pas que cela signifie la fermeture des classes supérieures. Pourtant, à ce moment il aurait été encore possible de faire quelque chose : nous aurions dû devenir une école de « nationalité » (2). Quand nous avons appris cela cette année, il était trop tard. La loi stipule le rattrapage scolaire, mais en vérité elle mutile le village.

– Mais en ville les possibilités des enfants sont meilleures – je prends sur moi le rôle d’avocat du diable.

– En aucune façon. Notre école est aussi bien équipée et les enseignants sont grosso modo les mêmes. Les professeurs spécialisés allaient d’une école à l’autre pour avoir leur nombre d’heures. Maintenant ce sont les enfants qui vont à eux.

Après cet exposé des faits, nous partons pour une visite de l’école. L’école et la maison communale sont à peu près à deux cents mètres l’une de l’autre. Le soleil déverse une chaleur torride que l’asphalte rediffuse par en-dessous. Les platanes de la cour de l’école forment un refuge.

– C’est nous qui les avons plantés dans les années 70 au moment de l’ouverture de l’école quand j’étais élève de l’école générale – le maire poursuit le fil de ma pensée. Quelques décennies se sont écoulées et il se peut que maintenant ce soit moi qui la ferme – sa voix se voile. Mais le platane mutilé bourgeonne, j’ai dit cela à la fête de fin d’année.

Sur le côté de la maison communale il y a la poste, dessus une inscription : à vendre. De l’autre côté de la rue, l’église par contre est en bon état. Les habitants de Vízvár sont catholiques romains, mais le maire a négocié avec le lycée protestant de Csurgó, c’était une partie du combat mené pour l’école… Si seulement cela avait pu en être une partie. Mais finalement il n’est pas allé présenter son idée au prêtre, car celle-ci avait déjà échoué au niveau du corps professoral. Ce n’est pas tant qu’ils avaient un grief contre l’église, mais ils auraient perdu leur statut de fonctionnaire, ce qui n’est pas sans importance à un an ou deux de la retraite. Justement, ils renouvellent en ce moment les meubles de l’église, une partie d’entre eux gît sur le gazon de la cour transformée en parc. Le prêtre Tamás Bencik et le dirigeant du conseil municipal de la minorité rom Péter Bogdán discutent ensemble.

Le père Bencik est arrivé dans la commune il y a 6 ans et a déployé une grande énergie pour ramener les jeunes vers l’église, bien sûr sans les forcer, sachant qu’avec la force il n’arriverait à rien.

Nous regardons la cave située sous le presbytère. Il fut un temps où ils entreposaient les pommes de terre dans cet endroit très humide, aujourd’hui elle a été transformée en salle commune. Quand il a pris la direction de la paroisse, il s’occupait de 25 enfants, cette année il en a déjà 60.

– S’ils suppriment le cycle supérieur, mon travail sera beaucoup plus difficile – il se plaint avec un dépit perceptible – les enfants se lèvent tôt et rentrent le soir fatigués. Ils se dispersent, ils feront partie d’autres communautés. Sans école le village est condamné à la mort –affirme-t-il avec conviction.

Nous nous asseyons avec Péter Bogdán sur les bancs qui longent les escaliers menant à l’église pour discuter. Lui est encore confiant : à son avis le ministre Zoltán Balog (ndlr : pasteur protestant et ministre des ressources humaines) peut, avec une seule signature, modifier ce qui paraît impossible à changer. Il en veut pour preuve l’exemple de Pálmajor où un cycle inférieur avec 6 enfants a démarré parce que le ministre le voulait ainsi.

– La rumeur circule selon laquelle les parents aussi ont voté en faveur de l’arrêt du cycle supérieur.

Il n’est pas surpris par mon intervention, il sort un papier, me demande un stylo.

– Il faut que vous sachiez que l’école de Vízvár est une annexe de l’école générale (1) Déak Ferenc de Barcs. 500 enfants vont là-bas, ici 60.  Ils ont demandé l’opinion des parents, élèves et professeurs. Bien sûr la majorité a voté en faveur de l’arrêt du cycle supérieur, la majorité constituée de ceux de Barcs, car ceux de Vízvár se sont battus pour rester. Par ailleurs, vous savez de quoi il y aurait besoin ? De conditions égales.

J’entends souvent ce genre de choses de la part de dirigeants de conseil de nationalités². Cependant Péter Bogdán ne le mentionne pas dans le sens habituel.

– Des conditions égales pour les Hongrois (note : le mot « hongrois » employé par le représentant des roms, signifie hongrois « non rom »), car s’il suffit de quelques enfants pour ouvrir une classe de « nationalité », cela n’est pas le cas pour la majorité hongroise.

S’ils ne sauvent pas maintenant le cycle supérieur, à la rentrée prochaine peut être l’école n’ouvrira pas non plus car maintenant il reste à Vízvár 14 enfants dont l’âge correspond au cycle inférieur mais seulement 9 ont été inscrits par leurs parents, 5 l’ont été dans d’autres communes avec leur frère ou sœur plus âgé.

L’óvoda (ndlr : le jardin d’enfants) non plus n’a pas grand avenir, craint Gábor Kolics maire de Heresznye :

– Nous ne sommes pas sûrs non plus d’emmener là-bas nos quelques enfants qui vont au jardin d’enfants. Ils ont apporté une contribution de plusieurs millions de forints jusque maintenant pour l’entretien du jardin d’enfants de Vízvár. Par contre, ils peuvent s’en tirer à meilleur prix s’ils se tournent dans une autre direction, vers Bolhó.

– Il n’y a pas d’enfants, c’est l’essentiel, résume-t-il quand je l’interroge sur la cause du phénomène. Ce qui a nous a touché dans le passé a atteint Vízvár : il y a 30-40 ans, il y avait 800-900 habitants à Heresznye, aujourd’hui 260-270. Alors que veut Vízvár ? Tous ceux qui pouvaient en sont partis. Il n’y a pas de travail chez nous non plus.

Il fonde tout de même quelqu’espoir sur la création d’un atelier de couture. Ces quelques femmes qui peuvent et sont disposées à travailler peuvent accéder à un salaire.

– Et les terres ?

– Les terres ? Presque tout est la propriété d’une seule famille. Elle a son parc de machines, elle cultive les terres. Regardez la carte Google : côté croate de la frontière, la terre est partagée en plus petites parcelles et les villages ne se dépeuplent pas comme chez nous.

Les photos de Beáta et de Máté sont faites. Depuis ils ont fermé la cantine.

– N’oublie pas ici la gamelle ! Máté avertit Beáta qui est étourdie. Nous l’accompagnons jusqu’à la maison. Nous ,’avons pas à marcher beaucoup car à Vízvár les distances ne sont pas grandes. Nous remettons la petite fille aux patins à roulettes à sa mère.

– Ce qu’ils ont fait avec l’école est une honte, s’indigne Sasvári Jenőné, pourtant nous avons tout essayé.  Nous sommes 48 à avoir signé pour l’ouverture d’une école de nationalité croate, mais en vain.

– Vous êtes croate ? – Je lui demande.

– Pas du tout.

D’ailleurs je n’ai entendu aucun mot croate à Vízvár. Il y a seulement quelques inscriptions dans cette langue.

Dans la cour il y a un jeune homme, Pál, le frère de Beáta. Il a 19 ans, il apprend le métier de menuisier, mais il ne trouve pas de place dans cette branche.

– C’est fini pour ce village. Moi aussi je pars à l’usine de crabes.

– Où donc ?

– A l’usine de crabes, en Angleterre. On travaillera à la transformation des crabes. Mon ami est déjà là-bas, il m’a dit qu’il allait me trouver une place.

– Et le Brexit ne sera pas un problème ?

– Le Brexit ? C’est quoi ?

– La séparation de la Grande Bretagne d’avec l’Union.

Visiblement le thème laisse froid le jeune homme.

– Finalement ce n’est pas un si grand mal qu’ils ferment le cycle supérieur – intervient Beáta.

Tout le monde la regarde avec étonnement.

– De toute façon, tout le monde doit partir un jour, pas vrai ?

(1) L’école générale hongroise correspond au primaire et au collège rassemblés dans un même établissement)

(2) Ici le mot « nationalité » fait référence à des minorités reconnues officiellement par l’État hongrois (croate, rom, allemande…). Cette reconnaissance donne des droits de représentation dans les communes et des possibilités d’ouverture de sections scolaires spécifiques.

Péter Hardi