En Europe centrale, «le projet de société civile a été dénaturé»

La «société civile» est à la fois une notion éclairant le fonctionnement de nos organisations sociales, mais aussi un levier idéologique puissant faisant partie de l’arsenal traditionnel du soft power occidental. Gautier Pirotte, professeur en socio-anthropologie du développement à l’université de Liège, revient ici sur les enjeux et les évolutions récente de la notion de société civile dans l’Europe post-communiste.

Hulala : Ce concept un peu obscur de «société civile», d’où vient-il et que désigne-t-il ?

C’est un vieux concept issu de la philosophie politique.  Les premiers théoriciens de la société civile sont les philosophes gréco-romains qui cherchaient à connaître les clés d’un développement harmonieux et pacifique d’une communauté. Au sens premier, l’adjectif civil renvoie à « civilisé », c’est-à-dire une société dotée de règles de vie qui harmonisent les rapports sociaux et lui permet de se perpétuer. C’est bien plus tard que des conceptions plus modernes de « contre-pouvoir » ou de tiers secteur (autrement dit un tissu associatif producteur de liens, de biens et de services coincé entre le marché et l’Etat) sont apparus avec succès. Plus qu’obscur le concept est flou et ambigu. On peut même dire que c’est la clé de son succès. En gardant son caractère flou il attire à lui différents acteurs sociaux et politiques qu’ils soient de gauche ou de droite…Il peut être brandi facilement par des leaders d’ONG un peu partout dans le monde, par des militants anticapitalistes ou par des analystes de la banque mondiale.

Bien entendu, personne n’a totalement la même idée en tête, ni le même contenu. C’est donc un concept à géométrie variable rétif à toute définition universelle. Pour un sociologue comme moi c’est assez excitant à étudier. La société civile c’est comme un mot de passe qui ne prend de sens particulier qu’au sein de la société où elle prend forme. Pendant des années on – les chercheurs – s’est fourvoyé à essayer de comparer les sociétés civiles en essayant de mesurer le nombre d’associations par exemple. Mais c’est impossible car d’un pays à l’autre ce que l’on glisse à l’intérieur de ce concept change : en Roumanie postcommuniste il y avait consensus dans les années 90 et début 2000 pour considérer que les syndicats ou les coopératives, des modèles associatifs évidemment trop connotés par l’ancien régime ne pouvait en faire partie. En gros la société civile c’était les ONG, elle même définie très largement. En Europe de l’Ouest, les syndicats et les coopératives peuvent en faire partie et les ONG inscrivent souvent leurs actions dans le cadre des rapports Nord/Sud ce qui n’était pas le cas en Roumanie…Comment voulez-vous comparer dans ce cas les différentes sociétés civiles ?

Aujourd’hui, la plupart des réflexions sur la société civile s’inscrivent dans un contexte soit de régime démocratique avéré soit de démocratisation. Beaucoup de travaux sur la société civile ont été développés dans des centres américains de « transitologie » (parfois même des anciens centres d’études des régimes soviétiques). Trois dimensions de la société civile sont alors mises en avant. Primo : la dimension associative ce que j’appelle le hardware de la société civile, les éléments les plus visibles et tangibles. Une société civile c’est à la base des formules associatives de toute nature, formalisée ou non. Secundo : les croyances, les visions, les valeurs soutenues par ces associations. Ici on affuble souvent les associations de valeurs démocratiques mais ce n’est pas une donnée naturelle pour autant, cela ne va pas de soi. La société civile n’est pas en soit démocratique. Ce sont les associations qui la compose et leurs idéaux qui en font un espace démocratique ou non.  Tertio : dans un régime démocratique ces valeurs, ces croyances, ces idées sont débattues au sein d’espaces publics autonomes. Et l’autonomie de ces espaces publics doit être garantie par l’État. L’erreur que l’on commet souvent est de réduire la société civile à sa première dimension associative. Mais alors le concept n’est d’aucune utilité, il est purement descriptif autant plus simplement parler de tissu associatif tout simplement.

Vous dites que l’idée de société civile a fait un retour en grâce avec les mobilisations collectives de la fin de l’ère communiste en Europe centrale… Comment cela s’est-il passé ?

Ce fut assez variable d’un pays à l’autre. La situation ne fut pas pareille en Tchécoslovaquie et en Pologne par exemple qu’en Roumanie ou en Bulgarie. Dans les deux premiers pays, le concept de société civile a été alimenté par quelques intellectuels qui ont bénéficié d’une marge de liberté un peu moins limitée qu’en Roumanie ou en Bulgarie, par exemple, pour penser et s’exprimer. Ces intellectuels ont relu Tocqueville (figure emblématique de la réflexion sur la société civile alors qu’il n’utilise pas le concept !) ou même Gramsci. Ils se sont servis de la société civile comme d’un outil de lutte contre le communisme. Ces idées ont trouvé à s’incarner en Pologne notamment, d’abord ponctuellement dans les années 70 et 80 et surtout dans des mobilisations populaires à la toute fin du régime. Ce n’était pas du tout le cas en Roumanie où la population roumaine ne connaissait qu’une intelligentsia tantôt exilée (notamment à Paris ou aux USA) tantôt atomisée par la crainte de la Securitate. Les mobilisations populaires ont donc eu lieu une fois la « révolution » (ou plutôt la révolution de palais) orchestrée par la branche réformatrice du parti communiste. Ces mobilisations visaient surtout à s’assurer que le processus de transition démocratique en était bien un. Elles ont été violemment réprimées et un nouveau projet de société civile vit le jour, financièrement déterminé par les bailleurs occidentaux et fortement orienté vers la gestion de services à la population dans un contexte de repli de la puissance publique.

Les « orphelins » roumains dont on a beaucoup parlé dès les premiers mois de la transition post-communiste ont été à la fois le symbole de ce projet et les principaux alliés des bailleurs occidentaux de la société civile roumaine par exemple. Les images ont à l’époque fait le tour du monde : ces gosses souffrant d’hospitalisme, se balançant comme des pantins déguenillés tout recroquevillés dans des lits cages…Ils symbolisaient l’échec du communisme, l’incapacité du nouveau régime à faire face à cet échec, la nécessité pour l’Occident d’intervenir pour des raisons humanitaires et politiques. Cette forte influence occidentale initiale a fortement influencé la vitalité du projet roumain de société civile. Il s’est très vite créé une société civile à deux vitesses selon que vous soyez en position de capter ou non des fonds européens ou américains. Le résultat final c’est une société civile peu populaire, voire même parfois impopulaire, déconnecté en bonne partie de sa base sociale. On a construit pour les besoins de la stabilisation de ces régimes et leur insertion dans le projet mondial néolibéral (ce que j’appelle leur « normalisation ») une société civile par le haut, par sa relation à l’État ce qui est une aberration totale sur un plan théorique. Il faut relire Hegel…

On a aujourd’hui l’impression que ce concept est devenu l’un des piliers de la rhétorique néolibérale…

On peut retracer une histoire du concept à partir d’une pensée de gauche comme de droite. En soit, le concept n’appartient pas plus à un camp idéologique qu’à un autre mais il a été davantage investi par des penseurs néolibéraux au cours des dernières décennies. Cette association au camp néolibérale puise ses racines pour la période contemporaine à l’utilisation de cette notion dans la lutte contre les régimes communistes d’Europe centrale et orientale. Il a été aussi fortement soutenu par certains intellectuels américains très à droite politiquement qui insistaient sur la société civile comme un lieu d’épanouissement de l’individu pouvant s’associer ponctuellement au nom de ses intérêts personnels avec son voisin et se délier de la gangue de tout communautarisme. On a aussi assimilé le concept à un concept néolibéral parce qu’il a été soutenu par les grandes agences internationales comme la Banque Mondiale et le FMI qui appréhendait la société civile dans un sens plus large regroupant un ensemble d’acteurs alternatifs à des États Providence (au Nord) ou défaillants, corrompus et stupidement interventionnistes (au Sud) selon leur approche. La notion de société civile a été invoquée à dessein pour pacifier des espaces sociaux où régnait la contestation voire un certain chaos.

Mettre sur pied des sociétés civiles composées d’organisations chargées de la prise en charge de la satisfaction de certains besoins de base auprès des populations les plus défavorisées était une manœuvre gagnante : d’anciens fonctionnaires ou de jeunes diplômés promis à la fonction publique qui trouvaient portes closes suite à l’adoption de plan d’ajustement structurels ou de plan d’austérité, appelez cela comme vous voulez, ont rapidement animé ce nouveau secteur d’activités, ont « incarné » ces sociétés civiles très peu contestataires mais actrices palliant aux déficiences étatiques dans le domaines du social où par ailleurs il était ordonné à cet État de ne plus investir. Les élites de ces sociétés civiles ont pu s’épanouir dans ce job y trouver un salaire parfois important par rapport à ce qu’ils auraient pu obtenir à l’État, y accumuler des capitaux sociaux, culturels, même symboliques, etc. Mais encore une fois, d’autres projets de sociétés civiles auraient été possibles et sont encore possibles. Si la gauche veut faire un effort, elle peut se replonger dans l’œuvre de Gramsci qui considérait que la société civile était à la fois un espace d’expression de l’hégémonie (culturelle) légitimant le pouvoir des classes dominantes mais aussi un espace révolutionnaire, de transformation radicale de la société. La société civile est comme une enveloppe vide qui se remplit au gré de la personne qui la manipule.

«La construction des sociétés civiles postcommunistes en Europe de l’Est illustre bien l’investissement financier et idéologique des puissances occidentales pour soutenir une certaine « normalisation » de l’Europe de l’Est sous couvert de transition démocratique.»

… laquelle rhétorique est régulièrement attaquée par Viktor Orbán… A-t-il raison de voir derrière ce concept le soft power américain ?

Par un effet de réduction dont il est coutumier : oui bien sûr. Le concept fait partie depuis les années 1990 du soft power américain. La construction des sociétés civiles postcommunistes en Europe de l’Est illustre bien l’investissement financier et idéologique des puissances occidentales pour soutenir une certaine « normalisation » de l’Europe de l’Est sous couvert de transition démocratique. Les projets de sociétés civiles postcommunistes purement endogènes n’existent pas en Europe de l’Est. Ils ont été copieusement arrosés par les agences d’aide internationale, l’Union Européenne, les fondations américaines, allemandes, françaises, anglaises…Avec évidemment une certaine vision de ce que devait être une « bonne » société civile. Cela a produit selon moi deux phénomènes. D’une part, le projet a eu tendance à cliver la société en deux. Il y avait – et il y a encore – des acteurs sociaux qui sont favorables au projet parce qu’ils peuvent en tirer profit grâce à leur intégration à des réseaux internationaux de différentes natures, de différents objets. Et puis il y a ceux qui perçoivent ce projet de société civile comme un projet téléguidé de l’extérieur, une cinquième colonne et qui sont inquiets de la souveraineté de leur pays, parfois à l’excès au risque de tomber dans le rejet systématique de l’Autre, de l’étranger. Mais, et c’est la seconde conséquence de l’ingérence occidentale dans les projets de sociétés civiles postcommunistes, il faut souligner qu’il est parfois difficile pour les populations locales de se reconnaître dans leur propre société civile. Le plus grand défi pour nombre de société civile en Europe de l’Est s’est de gagner la bataille de la popularité, de s’enraciner dans leur terroir. Ce n’est pas évident. Et c’est à ce prix que des discours populistes et simplistes disparaitront.

« [Les acteurs de la société civile] sont moins efficaces pour permettre aux populations d’exprimer leurs besoins, leur ressentis, les frustrations, leurs espérances. Une possibilité pour elles est d’exprimer cela par des votes populistes, contestataires de l’ordre politique mainstream qui leur semble imposé de l’extérieur. Une manière pour ces populations de se réapproprier leur propre histoire puisqu’elles peuvent se sentir déjà flouée en termes de société civile. »

L’on observe néanmoins que la greffe reste difficile entre cette vision du développement économique et démocratique et les sociétés des pays concernés. Comment analysez-vous cette situation, notamment au regard des trajectoires politiques des pays d’Europe centrale ?

Parler de greffe est quand on réfléchit un peu une aberration. Les lumières anglo-écossaises du XVIIIe siècle affirmaient que la société civile existait déjà en dehors de toute intention. En fait il y a eu tentative de greffe du « modèle » (le mot est sans doute trop fort car il n’est pas certain que ce modèle existe parfaitement) occidental de société civile basé sur des formules associatives répercutant dans l’espace public politique – et partant vers l’appareil d’État – les craintes, rêves, besoins, désirs des individus. Le problème encore une fois est qu’on s’est attelé à construire des sociétés civiles par le haut en s’intéressant surtout à l’articulation entre une élite associative et l’État. C’était une vue à court terme qui avait sa propre logique. En créant une élite de la société civile et en cherchant à apaiser les rapports entre cette élite et l’État on stabilisait les régimes et on facilitait les processus de transition. C’était urgent. Mais par moment, j’ai l’impression qu’on a créé des société civile «Potemkine», des sociétés civiles de façade en carton pâtes permettant de faire croire aux élites nationales ou internationales que le processus de transition démocratique battait son plein. La preuve : le pays était doté à présent d’une véritable société civile…



Le gouvernement nationaliste hongrois ne supporte pas le soft power exercé par George Soros en Hongrie, via les multiples ONG qu’ils financent et surtout via l’Université d’Europe cetrale (CEU). Soros est même accusé par le gouvernement de Viktor Orbán de chercher à affaiblir les nations européennes en favorisant l’arrivée de migrants. Comment analysez-vous cette opposition entre Soros et les nationalistes hongrois ?

Dans un sens littéral, Soros est cohérent par rapport à son objectif d’open society, de société ouverte. Et donc la posture de Soros est tout à fait cohérente. Celle d’Orbán également dans un sens opposé. Mais la querelle ici est une nouvelle illustration de ce que je viens d’expliquer. En commençant à construire la société civile par le toit et non les fondations, en prônant la voie accélérée et en arrosant copieusement un nombre limité d’acteurs dits professionnalisés, correspondant aux standards des formules associatives connues à l’Ouest, on a dénaturé le projet de société civile dans la plupart des régimes postcommunistes. La plupart de ces sociétés civiles sont composés d’acteurs efficaces pour fournir certains services sociaux, éducatifs, sanitaires ou contrôler les processus électoraux. Mais ils sont moins efficaces pour permettre aux populations d’exprimer leurs besoins, leur ressentis, les frustrations, leurs espérances. Une possibilité pour elles est d’exprimer cela par des votes populistes, contestataires de l’ordre politique mainstream qui leur semble imposé de l’extérieur. Une manière pour ces populations de se réapproprier leur propre histoire puisqu’elles peuvent se sentir déjà flouée en termes de société civile.