En Europe centrale, la Russie cherche à accélérer le déclin américain

Un quart de siècle après que l’Union soviétique se soit retirée des pays d’Europe centrale et orientale, la Russie de Vladimir Poutine use de moyens d’influence plus subtiles pour faire son retour dans un espace désormais partie intégrante de l’Union européenne et protégé par l’Otan. Le point de vue de Péter Krekó, directeur d’un think tank libéral et atlantiste.

Pensez-vous que l’on assiste à l’émergence d’un soft power centre-européen ? Comment se manifeste-t-elle ?

Je pense que, de plus en plus, l’Europe centrale prend conscience que le soft power est un outil important. Les dernières annonces concernant la création d’une chaîne de télévision Visegrád sur les modèles d’Al-Jazeera et de Russia Today sont en ce sens révélatrices. Récemment, Orbán et Kaczinsky ont déclaré à Krynica qu’ils voulaient mener une « contre-révolution » à Bruxelles – ce qui implique un soft power. D’une manière générale, il y a une tentative, en particulier du côté hongrois et polonais, de définir ou redéfinir les valeurs de la coopération des quatre pays de Visegrád basée sur des valeurs nationalistes, religieuses et traditionalistes.

Quelle est la position stratégique de ces pays dans la nouvelle géopolitique russe ? Les pays de Visegrád sont-ils considérés de la même manière par Moscou ?

La plus grande fracture entre les pays du groupe de Visegrád est justement leur relation avec la Russie et vice versa. Alors que la Russie tente de toucher des pays comme la Hongrie et la Slovaquie et de les compter parmi ses alliés les plus proches, la Pologne est plutôt considérée comme un ennemi à Moscou en raison de sa position pro-OTAN. La République tchèque se trouve à mi-chemin entre les deux, avec un gouvernement qui se montre réservé vis-à-vis de la Russie et un président qui est l’un des plus fervents admirateurs de Poutine dans la région. La Russie a toujours joué la stratégie de « diviser pour régner » dans la région, préférant certains pays aux dépens d’autres.

Qui sont les acteurs du soft power côté russe, ses relais traditionnels et émergents ? 

Le soft power russe compte beaucoup d’acteurs. Des partis politiques (y compris le parti communiste en Russie, Rodina et le parti libéral de Vladimir Jirinovski), des groupes de réflexion tels que le Club Valdai, l’Eglise orthodoxe russe, des ambassades, des idéologues comme Alexandre Douguine, etc. Le soft power russe n’est pas seulement fondé sur l’attraction envers la Russie, mais aussi sur la répulsion (détruire l’image des Etats-Unis et de l’OTAN), la confusion (jouer avec des récits qui sont en contradiction avec d’autres) et des mesures actives. Il y a des tentatives dans les pays d’Europe centrale et orientale de diffuser les valeurs ultraconservatrices du régime russe et de construire et de soutenir des acteurs de la droite et la droite radicale ayant une forte admiration pour Vladimir Poutine et de promouvoir les objectifs de la politique russe. Le parti communiste tchèque, le Jobbik en Hongrie, et le mouvement de Ján Čarnogurský en Slovaquie comptent parmi eux.

Au-delà des relais politiques et diplomatiques, on a l’impression que la limite de l’influence russe reste l’opinion publique, assez profondément hostile à Moscou. Pensez-vous que les choses puissent changer ?

Malheureusement, c’est déjà en train de changer. En République tchèque et en Slovaquie, il y a des sentiments pro-russes assez forts, et en Hongrie, Poutine est plus populaire que Merkel selon plusieurs sondages. L’Union européenne reste populaire, mais l’image des États-Unis se ternit.

L’étoile ternie des États-Unis en Europe centrale et orientale

Avec la crise ukrainienne, l’ancien bloc de l’Est redevient un terrain de confrontations entre la Russie et l’Occident. Quelle est votre analyse ? Quelle est la responsabilité de l’Europe et des pays concernés ?

La crise ukrainienne est principalement la responsabilité de la Russie, car c’est elle qui a été l’agresseur et qui a violé la souveraineté de l’Ukraine. La responsabilité des États-Unis ayant été de la laisser agir. Quant à l’Union européenne, le problème c’est qu’elle ne s’est toujours pas convaincue d’agir sur le terrain ukrainien, alors même que là-bas, les gens sont descendus dans la rue en brandissant le drapeau européenne durant la révolution de Maidan.

Comment l’élection de Donald Trump peut-elle changer la situation géopolitique et les relations entre l’Europe centrale et la Russie ?

Difficile à prévoir, mais j’espère que cela ne changera pas beaucoup. Les Républicains ne permettront pas à Donald Trump d’abandonner complètement la région.