Été 1989 à Budapest

Alors que la question des migrants divise l’Europe et oppose singulièrement les pays d’Europe centrale et orientale et l’Allemagne, il me revient à l’esprit ce qui s’est passé en Hongrie à l’été 1989.

Notre petite famille franco-allemande était arrivée un an plus tôt à Budapest, la capitale de ce qu’on qualifiait à l’époque de pays le plus gai du bloc soviétique. A posteriori, on peut dire qu’il y soufflait une petite brise de liberté depuis le départ en mai 1988 de János Kádár après plus de 30 ans de règne. Toutefois, le rideau de fer était toujours là et l’Allemagne de l’Est était un interlocuteur privilégié de la Hongrie comme en témoignait l’imposant NDK Centrum, institut culturel de la RDA qui se trouvait idéalement placé à la sortie du métro Deák ter.

Moins de deux cents Français étaient inscrits au registre du Consulat. Les Allemands de l’Ouest étaient encore moins nombreux que les Français formant une communauté soudée autour du Consul dont l’épouse était américaine.

Tout commença pour ce qui me concerne le 6 mai 1989. Je rentrais ce jour-là pour déjeuner dans notre maison située dans les collines de Svábhegy. Je fus surpris de trouver attablé sur la terrasse un couple d’Allemands dont j’appris très vite qu’il venait de RDA et qu’il avait profité de son séjour au Balaton pour mettre à exécution leur passage à l’Ouest. Je me souviendrai toute ma vie de ce déjeuner où nos invités expliquaient leur vie quotidienne en Allemagne de l’Est. J’avais eu l’occasion de faire un voyage en 1979 à Géra et ce qu’ils racontaient me rappelait les échanges que j’avais eus là-bas dix ans plus tôt. Je me souviens des yeux émerveillés de la jeune femme découvrant dans une corbeille près de la table des aiguilles à tricoter et de la laine et nous expliquant qu’elle adorait tricoter mais qu’en RDA, on ne pouvait choisir ni la qualité ni même la couleur de la laine que l’on trouvait au gré d’hypothétiques arrivages. Elle riait en nous expliquant que la couleur de l’année était le violet.

C’est à partir du début du mois d’août que notre couple isolé de début mai fut imité par des milliers de citoyens de la RDA venus passer des vacances au Balaton. La solidarité au sein de la communauté ouest-allemande de Budapest, peu présente en ces temps de vacances fit merveille et chacun dut héberger pour quelques heures ou quelques jours des Allemands de l’Est le temps qu’ils se fassent établir le précieux sésame leur permettant de franchir la frontière « verte ». Les jardins de l’Ordre de Malte de Zugliget était la dernière étape pour eux avant de gagner l’Occident. Une anecdote reste gravée dans ma mémoire. Parmi ces réfugiés, nous vîmes arriver un jour un petit garçon d’une dizaine d’années avec un bras dans le plâtre. Ses parents l’avaient abandonné craignant que son handicap ne soit une gêne pour passer la frontière verte. Quelques jours plus tard, le consul nous annonçait que ses parents avaient été retrouvés à Hambourg. Le petit garçon put leur parler au téléphone. Quand il revint à table après l’échange téléphonique avec ses parents on lui demanda comment ils allaient. « Très bien, nous répondit-il, dans une semaine, nous aurons une voiture et dans deux une maison ! » Je ne pus m’empêcher de penser à l’époque que les déçus du capitalisme allaient être nombreux.

Fin août, Gyula Horn, le ministre hongrois des Affaires étrangères, annonça que la Hongrie ouvrait ses frontières, permettant ainsi à des milliers d’Allemands de l’Est de rejoindre facilement l’Allemagne de l’Ouest via l’Autriche. Cette mesure sonnait le glas de la RDA : deux mois plus tard, le mur tombait.

Témoigner du quotidien de l’autre côté du Rideau de fer

Philippe Gustin