L’étoile ternie des États-Unis en Europe centrale et orientale

En 2007, le secrétaire d’État américain Donald Rumsfeld vantait la «nouvelle Europe» de l’Est contre les vieilles nations de l’Ouest. Près de dix ans après, l’influence américaine en Europe centrale et orientale semble avoir pâli, dans un contexte de défiance vis-à-vis de l’Europe occidentale et de retour fracassant de la puissance russe. Entretien avec Ronald Hatto, enseignant à SciencesPo Paris et chercheur au CERI.

Comment expliquez-vous le rapide succès de la stratégie d’expansion de la sphère d’influence américaine en Europe centrale dès les premières années de la transition post-communiste ?

Les pays d’Europe centrale et orientale étaient à peu près tous épuisés par l’interminable période de domination soviétique et communiste qui les avait rendus plus pauvres qu’avant la Deuxième Guerre mondiale (en tout cas pour certains d’entre eux). La fin de la Guerre froide (et avec elle, de la domination soviétique) a marqué le début de la «récréation» capitaliste et libérale et une majorité de citoyens de la région a voulu se tourner vers le modèle alternatif par excellence : celui des États-Unis. Je me souviens avoir vu, à Moscou en mai 1993, des camions de l’armé russe avec des autocollants de drapeaux américains sur leurs rétroviseurs… Rendez-vous compte, à Moscou ! Pour un vieux «cold warrior» comme moi… c’était le monde à l’envers. Il faut toutefois rappeler que les Hollandais ou les Finlandais (à Saint-Pétersbourg par exemple) étaient eux aussi bien actifs dans le monde des affaires. Ce sont toutefois les Américains qui avaient le plus grand capital de sympathie. Probablement pour leur rôle dans la libération de l’Europe de l’Ouest en 1944-1945.

En 1990, quels sont les moyens mobilisés par les Etats-Unis pour mettre en oeuvre cette stratégie d’influence ?

Comme nous le disons dans le livre, différents types d’acteurs se mobilisent alors pour faire avancer les intérêts américains dans la région. Mais attention, il ne faut ici pas sombrer dans une théorie du complot selon laquelle il y aurait derrière tout cela une stratégie concertée et unitaire de la part des États-Unis. Il y a certes à ce moment là de véritables efforts de rapprochement culturel, diplomatique, économique et militaire de la part du gouvernement américain, mais aussi trop d’acteurs privés impliqués pour que Washington puisse leur dicter leur conduite. C’est d’ailleurs là une des forces des États-Unis : la libre entreprise. Malgré une stratégie d’influence efficace, Washington est concrètement incapable d’imposer une quelconque ligne directrice aux entreprises américaines dans cette partie du monde. En revanche, ce qui est bon pour les États-Unis est bon pour General Motors, et vice versa.

Les militaires et les think tanks ont également joué un rôle dans la stratégie de soft power américaine. Les échanges entre «collègues» (soldats ou universitaires) ont souvent été une bonne façon, pour une grande puissance comme les États-Unis, de diffuser ses valeurs. Il faut aussi se souvenir de la doctrine Clinton (premier mandat) du Democratic Enlargement, selon laquelle les militaires sont aussi amenés à jouer un rôle dans la diffusion de normes et de règles démocratiques, par le biais des relations avec les civils par exemple.

Vous décrivez la «fascination douce» qu’exercent les Américains sur les Centre-Européens à ce moment-là ? Quelle en est la généalogie ?

Je pense avoir déjà abordé cette question dans ma première réponse. 1938 est restée dans les têtes de nombreuses années en Europe centrale et orientale… Les Britanniques et les Français ayant abandonné leur allié tchécoslovaque, les Américains ont pu jouer le beau rôle pendant la Guerre froide. Ce d’autant plus que les médias américains (United States Information Service, Radio Free Europe/Radio Liberty , etc.) ont émis en direction de ces pays pendant de nombreuses années. Tout cela a eu pour effet de mettre les États-Unis à l’avant plan dans la lutte contre le communisme.

Selon vous, le succès du soft power américain est aussi lié à l’effet repoussoir de la Russie et à l’absence d’influence dans l’Europe occidentale. Comment les Etats-Unis composent-ils avec la dynamique de construction européenne au milieu des années 2000 ?

La situation récente – c’est-à-dire depuis Obama – a bien changé. Mais au cours des quatre ou cinq premières années de la décennie 2000, les Américains ont tenté de diviser les Européens, afin de les amener à adopter des politiques plus avantageuses pour leurs intérêts. A partir du moment où l’Irak devient un bourbier dont il faut s’extraire, les Européens deviennent aux yeux de Washington plus utiles unis et forts, que divisés et faibles. Cela est encore plus vrai depuis que la Russie de Poutine a décidé de faire son grand retour sur la scène internationale.

Pourtant, l’unité européenne n’est jamais revenue au niveau qu’elle a pu connaître juste après l’intervention au Kosovo, malgré quelques tensions, il faut l’avouer, avec ceux qui étaient pro-Serbes… A mon avis, la tentative américaine de diviser les Européens entre «nouvelle Europe» et «vieille Europe» n’a pas eu d’effet à long terme. Pour avoir rencontré des officiels polonais à Varsovie en 2008, je sais que l’attitude hautaine et distante des États-Unis à l’égard de la Pologne, malgré son investissement important en Irak, a eu pour effet de ramener certains Européens de l’Est à plus de réalisme à l’égard des Américains.

En 2008, les Polonais voulaient également se rapprocher de la France, mais aussi de l’Allemagne et du Royaume-Uni, dans un but d’ approfondissement de l’Europe de la Défense. Les développements récents – je pense ici à la décision du gouvernement polonais d’annuler le contrat d’hélicoptères militaires européens au profit de Sikorski – démontrent que les États-Unis n’ont pas nécessairement grand chose à faire pour influer sur les relations intraeuropéennes.

On a l’impression d’assister depuis quelques temps à une complexification de l’antagonisme Russie/Etats-Unis avec le rapprochement de certaines droites (celles de Donald Trump et de Viktor Orbán) avec le parti de Vladimir Poutine. Est-ce que cette politisation des jeux d’influence signe la fin de softs power portés par les États ?

De mon point de vue de Canadien (et de néo-Français), je constate effectivement un positionnement étrange de plusieurs politiciens d’Europe centrale et orientale en faveur de la Russie de Poutine… Que des pays comme la Hongrie ou la Slovaquie, envahies toutes les deux en 1956 et 1968 par leurs amis russo-soviétiques d’alors, montrent des signes d’alignement sur Moscou me surprend. Le fait que les États-Unis soient désormais moins cohérents dans la manière de diffuser leur influence dans la région, explique sans doute en partie la montée en puissance de l’influence russe. Par ailleurs, les retombées économiques de l’après-communisme n’ont peut-être pas été à la hauteur des attentes des Centre- et Est-Européens… Cela ne veut pas du tout dire que les acteurs privés pourront remplacer les Etats comme vecteurs d’influence. La notion de diplomatie publique est là pour rappeler que les Etats sont capables d’innovation et de flexibilité.

Ludovic Lepeltier-Kutasi