En Hongrie, l’arrêt maladie, un héritage du socialisme

Budapest possède, entre mille autres charmes, des bains thermaux qui font l’admiration des touristes et la Une des guides. Tels les Bains Széchényi où il fait particulièrement bon se tremper l’hiver dans ses bassins d’eau délicieusement chaude, douillettement emmitouflés sous des nappes de vapeur, alors que la température extérieure descend en dessous de zéro. Un pur délice.

Oui, mais à quel prix ? Entre 5200 et 4700 forints l’entrée, soit l’équivalent de 16 euros. Pour une population dont le salaire moyen net ne dépasse guère les 550 euros (170 000 forints). Donc en principe une chasse gardée des touristes (dont beaucoup de Français). En principe, car, malgré tout, on y croisera aussi des Hongrois dont quelques nouveaux riches, certes, mais surtout des retraités. Si vous faites bien attention, vous remarquerez qu’en dehors de l’entrée principale, existe sur le côté un autre accès, plus discret, réservé aux « curistes », c’est-à-dire aux Hongrois munis d’une attestation médicale leur assurant un accès gratuit. Et c’est tant mieux pour eux.

Une habitude héritée des années du socialisme. Une époque où il était relativement courant de se voir envoyé quelque temps au repos pour un oui ou pour un non. Par exemple en sanatorium, alors que vous resplendissez presque de santé mais souhaitez vous retaper avant de reprendre de plus belle le travail ou avant un événement majeur (par exemple, un mariage). Le mot est d’ailleurs l’un des plus fréquemment entendus dans le langage quotidien: « beutaló » (« bon d’admission »). Mais bon, n’allons surtout pas leur jeter la pierre. Tout d’abord parce que nous autres Français, serions plutôt assez experts en matière d’assistanat. Mais aussi et surtout car il y faut y voir une compensation nécessaire face à des conditions de vie souvent frustrantes.

Autre  habitude, encore très répandue de nos jours : l’arrêt maladie. Vous avez un anniversaire ou une fête de famille en vue et ne pouvez espérer obtenir une journée libre? Pas de problème : vous allez voir votre toubib qui se fera un plaisir de vous arrêter. Moyennant, bien sûr, un petit geste de reconnaissance: l’enveloppe discrètement glissée dans sa poche. Discrètement ? Même pas ! Car l’habitude de remettre une enveloppe aux médecins est aujourd’hui officiellement reconnue. On appelle ça « Hálapénz » qui signifie « Gratification », mot à mot « pécule de reconnaissance ». Officiel au point qu’il existe même des barèmes, tels 100 000 forints (350 euros) pour un accouchement. Une dépense bien évidemment non remboursée et probablement non déclarée. Les gouvernements successifs ont en vain tenté d’y mettre fin. Rien à y faire : de nombreux médecins y voient une compensation méritée face à une  rémunération qu’ils estiment bien trop modeste. Pour être juste, il faut préciser que les soins médicaux sont en Hongrie gratuits. Malgré tout, cette « enveloppe » non remboursée vaut largement, voire dépasse, en regard des revenus, ce que nous déboursons en France. Sans compter que les médicaments sont aujourd’hui payants, même dans certains hôpitaux où le patient doit lui-même fournir ses remèdes.

Repos en cure, arrêt maladie, des habitudes aussi répandues en France, mais pas généralisées à ce point. Certes, en certaines circonstances (grosse opération), un geste est de rigueur, mais sous forme de cadeau et non d’espèces (sinon aux infirmières, qui le méritent largement).

Des usages hérités de l’époque du communisme. Et pas les seuls. Car, pour qui aura connu l’ancien régime et les années qui suivirent immédiatement la chute du rideau de fer, un constat s’impose, du moins à mes yeux : un mélange curieux de capitalisme sauvage et d’habitudes issues du socialisme, encore très ancrées dans les mœurs (Une mesure, par contre, prise sous le nouveau régime (mais sous gouvernement socialiste) : la gratuité des transports en commun – y compris le train – au-delà de 65 ans. Ici encore, c’est immédiatement un tollé général si l’on cherche à l’abolir. Et si vous prenez le taxi, un petit conseil : prenez place à côté du chauffeur et non à l’arrière, vieille convivialité oblige. Fi des différences de classe ! Lesquelles sont pourtant plus marquées que jamais. Mais les nouveaux riches, eux, ne prennent pas le taxi. Ils roulent dans leurs propres Mercedes ou en voiture de maître.)). Mais encore une fois, quoi de plus compréhensible quand on a passé plus de quarante ans « maternés » par un appareil étatique qui, en contre-partie, vous payait (déjà) au lance-pierre et restreignait vos libertés. Un pli qui n’est pas près d’être totalement effacé.

Pierre Waline