Derrière le succès polonais, la société est divisée comme jamais (1/5)

En dehors des frontières de la Pologne, le double quadriennat de la Plateforme civique (PO), plus particulièrement la période 2010-2015 sous la présidence de Bronisław Komorowski, est perçu comme un succès.

Varsovie se réconcilie avec ses voisins allemand et russe tandis que dans une Union européenne atteinte par la crise économique et l’euroscepticisme, la Pologne fait figure d’« île verte ». C’est la seule économie de l’UE à ne pas connaître de récession et son opinion publique déclare dans les sondages un des plus forts taux de soutien à la construction européenne.

Après une présidence tournante du Conseil de l’UE en 2011 généralement qualifiée de réussie, l’organisation conjointe de l’Euro 2012 de football avec l’Ukraine confirme la capacité de la Pologne à accueillir de grands événements internationaux. Elle semble aussi indiquer que les Polonais parviennent à surmonter les différends historiques qui les opposent à leurs voisins pour construire des relations constructives, voire amicales.

Enfin, en 2014, les célébrations de trois grands anniversaires – 25 ans de démocratie, 15 ans d’adhésion à l’OTAN et 10 ans d’appartenance à l’Union européenne – trouvent leur point d’orgue avec la visite officielle du président américain Barack Obama, qui prononce devant la foule à Varsovie un éloge de la Pologne et loue la « force » de ses institutions[1]The White House – Office of the Press Secretary, Remarks by President Obama at at 25th Anniversary of Freedom Day — Warsaw, Poland, 4 juin 2014. Lien  – consulté le 21 novembre 2016.. De retour dans la capitale polonaise deux ans plus tard pour un sommet de l’OTAN, il exprimera à son homologue Andrzej Duda, dans une tonalité toute différente, ses « inquiétudes au sujet de certaines actions et de l’impasse autour du Tribunal constitutionnel »[2]The White House – Office of the Press Secretary, Remarks by President Obama and President Duda of Poland After Bilateral Meeting, 8 juillet 2016. Lien – consulté le 21 novembre 2016..

La croissance au rendez-vous, mais des fossés sociaux et culturels béants

Vue de l’intérieur, la situation politique et socio-économique en Pologne est plus ambiguë. Certes, la croissance est au rendez-vous (4,2 % par an en moyenne sur la période 2008-2015) et la pauvreté statistique recule fortement (de 30,5 % à 23,4 % de la population sur la même période). En outre, contrairement aux idées reçues et aux slogans de campagne de l’opposition qui décrivent une « Pologne en ruines », les zones rurales bénéficient aussi de la croissance grâce à la Politique agricole commune, aux investissements financés par les fonds européens (rénovation de routes, d’écoles, de bibliothèques…) et aux exportations de produits alimentaires.

Il demeure que la marée ne s’élève pas pour tous. Si le taux de chômage est repassé en 2014 sous la barre des 10 % et continue de chuter rapidement, la Pologne n’a pas réussi à faire revenir ses deux millions de ressortissants qui travaillent à l’étranger de façon permanente, principalement au Royaume-Uni et en Irlande. Leurs transferts d’argent font vivre les régions les moins dynamiques – la bande est du pays, les anciennes villes mono-industrielles –, mais financent avant tout le secteur du BTP (construction ou rénovation de logements) et l’achat de biens de consommation courante, sans créer d’emplois à forte valeur ajoutée.

Par ailleurs, sur le marché du travail national, deux millions de Polonais seraient embauchés sur la base de « contrats poubelle », non soumis au Code du travail et limitant de ce fait l’accès à la protection sociale et au crédit. Ces formes dégradées d’emploi touchent aussi bien des « travailleurs créatifs », satisfaits d’obtenir ainsi un salaire net plus élevé et plus de flexibilité, que des professions peu qualifiées (femmes de ménage, vigiles, caissières) souvent rémunérées en-deçà du salaire minimum légal.

Enfin, la relative bonne tenue de l’économie polonaise face à la crise économique et financière ouverte en 2008 masque un groupe qui en a subi les conséquences dans des proportions souvent dramatiques : les « frankowicze ». 700 000 familles polonaises avaient souscrit dans les années 2000 des emprunts en francs suisses, le plus souvent pour acquérir un bien immobilier en profitant de taux d’intérêt plus faibles que les crédits libellés en zlotys.

Toutefois, l’éclatement de la bulle immobilière et la dépréciation du zloty par rapport au franc suisse (-50 % entre 2008 et 2009) ont fait exploser le montant des mensualités tout en réduisant la valeur des biens hypothéqués. Bien que les Polonais n’aient pas connu autant de saisies que les Espagnols ou les Américains, beaucoup de ces ménages sont devenus insolvables et « prisonniers » de maisons ou d’appartements invendables.

Sur cette toile socio-économique, il faut ajouter une couche culturelle. Le rapide développement économique des grandes métropoles polonaises (Varsovie, Cracovie, Wrocław, conurbation de Gdańsk) s’est accompagné d’une certaine « européanisation » des modes de vie pas toujours compris dans le reste du pays. Dans un entretien donné au tabloïd allemand Bild, l’actuel ministre des Affaires étrangères Witold Waszczykowski, devenu célèbre pour ses propos peu diplomatiques, a résumé de la sorte cette opposition : « [nous ne voulons pas] d’un nouveau mélange des cultures et des races, d’un monde composé de cyclistes et de végétariens qui utilisent exclusivement des sources d’énergie renouvelables et qui luttent contre toutes les formes d’expression religieuse. Cela n’a pas grand-chose à voir avec les valeurs polonaises traditionnelles. »[3]Barbara Clen, «  »Bild » rozmawia z szefem polskiego MSZ:„Chcemy tylko uleczyć nasz kraj z niektórych chorób » », Deutsche Welle, 4 janvier 2016. Lien – consulté le 21 novembre 2016..

La « trahison » de Smolensk alimente encore la guerre des droites polonaises (2/5)

1. The White House – Office of the Press Secretary, Remarks by President Obama at at 25th Anniversary of Freedom Day — Warsaw, Poland, 4 juin 2014. Lien  – consulté le 21 novembre 2016.
2. The White House – Office of the Press Secretary, Remarks by President Obama and President Duda of Poland After Bilateral Meeting, 8 juillet 2016. Lien – consulté le 21 novembre 2016.
3. Barbara Clen, «  »Bild » rozmawia z szefem polskiego MSZ:„Chcemy tylko uleczyć nasz kraj z niektórych chorób » », Deutsche Welle, 4 janvier 2016. Lien – consulté le 21 novembre 2016.
Eugène Chapelier