Les errements de la démocratie en Hongrie, c’est aussi la responsabilité de l’Union européenne

La victoire proclamée le soir du référendum invalidé le 2 octobre, la «nouvelle unité ni de gauche, ni de droite, mais simplement hongroise» décrétée par le gouvernement hongrois, ainsi que la disparition brutale du journal Népszabadság ont plongé les opposants au Fidesz dans la stupeur.

Ce qui suit est la traduction d’un éditorial écrit par la sociologue spécialiste des médias Mária Vásárhelyi, publié le 13 octobre 2016 dans l’édition papier de l’hebdomadaire Heti Világgazdaság sous le titre «La fin d’une illusion» («Egy illúzió vége»).

Beaucoup d’entre nous ont cru que l’adhésion de la Hongrie à l’Union européenne était importante surtout du fait que, en tant que membre d’une communauté démocratique des États européens, nous aurions la garantie que certaines choses ne se reproduiraient pas dans ce pays. Nous espérions qu’en acceptant et en remplissant les conditions d’adhésion à l’UE – la transparence, les relations économiques appropriées, les normes démocratiques de l’État de droit – alors la Hongrie pourrait finalement bénéficier d’un libre-échange respectable, d’un État de droit démocratique, de la solidarité vis-à-vis des pauvres et des déclassés, ainsi que des principes de liberté et d’indépendance. Nous nous sommes endormis bercés dans cette croyance naïve selon laquelle la Hongrie avançait sur une route pavée et que, bien que ces progrès seraient difficiles et éprouvants, avec beaucoup de sacrifices, nous nous rapprocherions chaque année un peu plus de la réalisation d’une société libre, indépendante, juste et soudée, libérée de toute peur et qui assure la prospérité.

Aujourd’hui, nous voilà confrontés au fait que tout cela n’était qu’une illusion. Au lieu de nous rapprocher de ce but, nous nous éloignons de plus en plus de ce qui nous a été promis par les démocrates hongrois. Dans son état actuel, la Hongrie n’est pas digne d’être membre de la communauté des États démocratiques, étant donné qu’elle n’est plus un État de droit. Ses institutions démocratiques sont en ruines, un petit groupe a mis la main sur l’État. Le fonctionnement de l’État est devenu opaque, corrompu, incitant à la haine, intimidant, et ceux au pouvoir détruisent nos droits civiques. Sur le plan de l’économie, au lieu d’une concurrence juste et non-faussée, ils ont fait renaître des relations féodales. Intimidation, vengeance et haine imprègnent les relations de pouvoir, sociales et même personnelles.

«Dans son état actuel, la Hongrie n’est pas digne d’être membre de la communauté des États démocratiques»

Le rejet des résultats du référendum et la destruction du Népszabadság sont les actes d’un pouvoir brutal qui ont fait comprendre à tout démocrate, quel que soit son affiliation politique, que la Hongrie a déclaré son intention de quitter la communauté des États de droit. Lorsque Viktor Orbán a proclamé une victoire écrasante pour le parti au pouvoir le jour du référendum invalidé, à la suite d’une campagne qui a mobilisé tous les moyens imaginables dans une rivalité politique injuste, il a clairement montré qu’il combat l’Union européenne mais aussi le peuple hongrois.

Il serait une erreur de croire que le Népszabadság a été détruit en moins d’une journée parce qu’il représentait la façon de penser de ceux qui critiquent le pouvoir. Ce ne sont pas les articles d’opinion qui ont abouti à la mort du journal, mais les faits révélés au grand jour. Parce que pour un dictateur le plus grand ennemi n’est pas ce que les autres pensent, mais la vérité rendue publique. Et le Népszabadság avait récemment rapporté des faits sur les abus économiques et politiques de la part des dirigeants et des oligarques de l’État-mafia. Il est devenu évident pour le pouvoir que les moyens habituels d’intimidation et de chantage ne seraient pas suffisants et que seul l’étranglement pourrait y mettre fin. Ce faisant, ils ont exécuté non seulement le journal le plus lu mais aussi la liberté de la presse.

Nous, citoyens hongrois, sommes les principaux responsables de l’échec de la Hongrie démocratique. Mais l’Union européenne porte aussi une lourde responsabilité. Le système Orbán n’aurait jamais pu se renforcer et l’État-mafia n’aurait pas pu mettre la main sur l’économie et la société si l’UE ne lui en avait pas donné les moyens financiers. C’est difficile à admettre, mais le fait est que le fonctionnement du système Orbán, la liquidation de la démocratie et la construction d’une mafia ont été financé par l’intermédiaire de l’Union européenne et par les contribuables des pays occidentaux. C’est avec leur argent que les oligarques d’Orbán ont acheté la majeure partie du marché des médias, les banques, les sociétés de services publics, les entreprises nationales, et ont obtenu le monopole sur le marché des matières premières. C’est avec leur argent que les stades sont construits. Ce sont eux qui financent les voyages en hélicoptère et les excursions à Ibiza de ceux qui pillent sans retenue et sans scrupules un pays pauvre.

L’échec de la démocratie en Hongrie marque une crise de l’Union européenne. Si la communauté européenne peut liquider la démocratie dans un pays avec l’aide discrète de l’Union européenne, le «cas hongrois» se propagera aux autres pays comme un feu de brousse.

Mária Vásárhelyi