Déménagement à Budapest

Trois mois après notre premier séjour en Hongrie, vint le grand jour du déménagement. Il n’avait pas été simple de trouver un prestataire acceptant la mission de transporter les effets d’une famille de 4 personnes dans un pays de l’Est.

Une fois la perle rare dénichée, il fallut remplir des tonnes de documents décrivant dans le moindre détail le contenu du camion. Ce dernier fut plombé au départ d’Allemagne et il était prévu que la douane hongroise lève les scellés à l’arrivée à Budapest et vérifie chaque pièce mentionnée sur la liste. Telle était la règle mais c’était sans compter avec la bureaucratie communiste.

J’étais parti seul en voiture quelques jours avant l’arrivée du camion pour le réceptionner à Budapest. Ce fut le premier voyage d’une longue série. L’autoroute s’arrêtait à la hauteur de Bruck an der Leitha, 50 kms après Vienne et ne reprenait qu’à Győr. Il me fallut ce jour-là pas moins de 5 heures entre Bruck et Budapest: le passage à la frontière se déroula paradoxalement sans trop d’encombres, avec toutefois les contrôles habituels à l’aide de grands miroirs qui étaient glissés sous la voiture. Ce qui fut plus laborieux c’était la traversée des villages qui se succédaient entre Hegyeshalom et Győr. Les bas-côtés de la route étaient en effet couverts d’échoppes qui vendaient des produits locaux, en particulier ces énormes bocaux dans lesquels cuisaient au soleil de cette fin du mois d’août de gros cornichons et autres paprikas.

Le camion de déménagement arriva en avance le vendredi matin. Il fallut alors aller à la recherche du douanier qui devait autoriser l’ouverture des scellés. La maison d’Adonisz utca avait toutes les qualités sauf une: elle n’avait pas le téléphone. Les portables n’existaient naturellement pas encore et il fallait donc courir en permanence à la cabine la plus proche ( ou à la suivante quand la première était défectueuse ) où muni de menue monnaie, on tentait de joindre son correspondant. Appeler quelqu’un de Budapest à Budapest pouvait ainsi relever de l’épopée. Ce fut le cas ce jour-là et finalement ce n’est que vers 15h30 que le douanier tant attendu se présenta. Il parlait heureusement quelques mots d’allemand et on comprit très vite qu’il aurait préféré en ce vendredi aprés-midi ensoleillé être au bord du Balaton ou du Velencei tó que de devoir travailler. Son visage blêmit quand il constata que le camion était plein et que de surcroît, il contenait des antiquités. Il me fut donné alors de vivre pour la première fois en Hongrie une scène digne de Kafka. Le douanier fit décharger en premier un fauteuil Voltaire dans lequel il prit place. Puis il demanda que les déménageurs lui présentent une à une les pièces de meubles ou tableaux anciens sur lesquelles il appliqua scrupuleusement le tampon officiel de la République populaire de Hongrie.

Il me suffit 28 ans plus tard de retourner une chaise ou de regarder au dos d’un tiroir pour retrouver le tampon avec le marteau et la faucille qui scellait ainsi définitivement notre installation en Hongrie.

Témoigner du quotidien de l’autre côté du Rideau de fer

Philippe Gustin