La culture en Hongrie à la fin des années 1980

S’il est un domaine où la Hongrie au-delà des changements de régime a conservé un fort tropisme, c’est bel et bien la culture. Le Budapest de la fin de l’ancien régime proposait déjà une offre très riche pour le lecteur, le mélomane, l’amateur d’art plastique, le passionné de théâtre ou le cinéphile.

Naturellement, la musique était plus accessible pour moi au début de mon séjour. Je devins un abonné fidèle de l’académie de musique où on pouvait écouter de grands solistes comme le tout jeune Zoltán Kocsis qui vient de nous quitter. La réputation de Budapest était telle que la ville accueillait des étudiants du monde entier mais aussi des festivals de printemps puis d’automne qui proposaient une programmation plus qu’honorable avec de nombreux artistes étrangers. J’ai ainsi un souvenir inoubliable d’un concert de Keith Jarrett au printemps 89. Les prix pratiqués n’avaient rien à voir avec les tarifs parisiens. On pouvait même acheter pour presque rien des tickets pour le poulailler et la technique consistait à repérer les places libres dans la salle et à descendre les occuper à l’entracte. J’ai pu ainsi découvrir un répertoire varié souvent inconnu en Europe occidentale. La programmation de l’Opéra était un peu plus répétitive et les représentations parfois approximatives: il n’était pas rare de voir des bouts de décor tomber durant la représentation traduisant le manque de moyens. Les ballets par contre étaient souvent de grande qualité.

Avec le temps, ma connaissance de la langue hongroise s’améliora grâce à mes étudiants mais aussi grâce au cinéma. L’école hongroise était célèbre et paradoxe du régime, les réalisateurs pouvaient souvent tourner plus ou moins librement leur film. La censure intervenait ensuite au moment de la diffusion dans les salles. Les cinéphiles nombreux en Hongrie pouvaient accéder par ailleurs à de nombreux films français sous-titrés en hongrois. J’ai pu ainsi revoir tous les Rohmer dans les premières années de mon séjour. Quand les films étrangers n’étaient pas sous-titrés, le système D hongrois fonctionnait d’une drôle de manière appelée hangalámondás. Un interprète prenait place au fond de la salle et traduisait au micro les dialogues du film. Inutile de vous dire qu’il fallait une certaine passion du cinéma pour accepter ce calvaire. Mais le public hongrois était prêt à tout pour visionner des films occidentaux.

Mon amour du cinéma hongrois fut poussé à l’extrême dans les dernières années de mon séjour. Par un concours de circonstance trop long à raconter, je fus de plus en plus sollicité par des cinéastes hongrois à la recherche de financements européens qui devaient présenter leur dossier en anglais ou en français. De la relecture de leurs documents, je passai ensuite au sous-titrage en français (un superbe exercice de linguistique appliqué) et même à un petit rôle dans le film Halál sekély vízben d’Imre Gyöngyössy  et Barna Kabay (scénario Gyöngyössy et Katalin Petényi). Cette plongée dans le cinéma hongrois contribua sans nul doute à approfondir ma connaissance du pays et de ses artistes pour qui la chute du mur avait suscité un énorme espoir très vite émoussé par la réalité parfois implacable  de l’économie de marché qui n’épargnait pas la culture. Je me réjouis en tout cas toujours autant de voir aujourd’hui les films de la jeune génération qui jouissent d’une belle reconnaissance internationale et font de la Hongrie un des grands producteurs cinématographiques européens.

Témoigner du quotidien de l’autre côté du Rideau de fer

Philippe Gustin