« La cause majeure de la crise Schengen est la législation de l’UE »

Annastiina Kallius est une anthropologue finlandaise qui vit en Hongrie depuis huit ans. Ses recherches portent sur la dynamique de la société hongroise à travers le prisme de la migration. Elle est aussi activiste et est membre depuis 2013 de Migszol Csoport qui défend le droit d’asile et les droits des réfugiés en Hongrie. Migszol est notamment en première ligne pour apporter son aide logistique aux migrants traversant le pays.

kalliusUne grande enquête menée par l’institut Tárki conclut que la xénophobie a atteint un niveau record en Hongrie. Avec un tel afflux de personnes l’an dernier, n’était-ce pas inévitable ?

Absolument pas. Les semaines intenses de l’été dernier on placé un nombre sans précédent de Hongrois en contact avec des personnes en quête de protection. Or, ce que la recherche de Tárki montre, c’est que la xénophobie a en fait diminué au cours des mois les plus intenses, puis a augmenté une fois que le nombre de personnes en quête de protection a diminué. La résurgence de la xénophobie est plutôt une conséquence inévitable de la campagne de propagande du gouvernement. Le gouvernement Fidesz a dépensé des millions de forints à dire à la société hongroise qu’elle devrait avoir peur des gens en quête de protection, avec Viktor Orbán allant aussi loin que de dire que les demandeurs d’asile ressemblent à une « armée ». Il suffit de jeter un œil à la page Facebook officielle du gouvernement hongrois ou aux récents textes en anglais de l’historienne en chef du gouvernement, Mária Schmidt, pour comprendre le niveau de la propagande, qui, combiné avec le manque d’interaction avec des personnes en quête de protection, a donné lieu à forte augmentation de la xénophobie.

Quel autre scénario aurait été possible et souhaitable en Hongrie l’été dernier ?

Tout d’abord, les événements de l’été dernier ne sont pas seulement du fait de la Hongrie et du gouvernement hongrois. La politique d’asile du gouvernement hongrois est fondée sur les personnes qui ne séjournent pas en Hongrie, et le gouvernement a fermé les yeux pendant des années sur le mouvement de personnes vers l’Ouest. Un scénario souhaitable doit comprendre aussi inévitablement Bruxelles, Berlin et Vienne. Les gouvernements nationaux et la Commission européenne auraient dû admettre depuis longtemps ce que des chercheurs, des experts et des ONG telles que ECRE leur disaient depuis des années : le règlement de Dublin ne fonctionne pas. Il ne provoque pas seulement d’immenses souffrances pour les personnes à la recherche ou qui se sont vu accorder une protection internationale, mais il place aussi fardeau immense sur les pays qui se trouvent dans les marges de l’Union européenne et, dans le cas de la Hongrie, de la zone Schengen.

« Les gouvernements nationaux et la Commission européenne auraient dû admettre depuis longtemps ce que des chercheurs, des experts et des ONG leur disaient depuis des années : le règlement de Dublin ne fonctionne pas. »

C’est également un incroyable gaspillage d’argent. L’année dernière, il nous aurait fallu d’abord et avant tout l’aveu que Dublin ne fonctionne pas. Ainsi, nous aurions empêché le verrou sur la gare Keleti (à Budapest, ndlr), nous aurions éliminé le trafic des passeurs et donc empêché la mort de plus de 70 personnes qui ont étouffé dans un camion en Autriche en août 2015. Sur le plan intérieur, nous aurions besoin d’un gouvernement qui respecte la législation internationale et ne bloque pas l’accès à son territoire, et pour ceux déjà présent sur le territoire, nous aurions besoin d’opérations humanitaires adéquates fournissant des soins de santé, l’hébergement, la nourriture et de l’eau, et en premier lieu, de l’information. En outre, l’absence d’organisations humanitaires internationales dans les zones de transit était très préoccupante : les quelques-unes qui ont opéré ne l’ont fait qu’après des mois d’attente. Il n’y avait alors que les initiatives civiles comme Migration Aid, Migszol Szeged et Let’s Help Refugees Together! qui ont empêché la situation de dégénérer en souffrance extrême.

La «crise migratoire» a pourtant aussi donné lieu à de belles choses. Nous pensons notamment à l’esprit de solidarité qui a été vu à Szeged et Budapest. Compte tenu des résultats de Tárki, il semble que ce n’était qu’un écran de fumée… Reste-t-il quelque chose de cet élan de la société civile ?

Je ne pense pas que les résultats de la recherche Tárki sont nécessairement liées à un manque de solidarité. De plus, beaucoup de ces initiatives sont encore à l’œuvre, simplement de façon moins visible. Une question qui m’interpelle plutôt est celle de la ligne fine entre la charité humanitaire d’une part, et la solidarité de l’autre. Il était très inquiétant pour moi que des volontaires humanitaires ont concentré leur aide sur les personnes considérés comme des réfugiés, et refuse leur aide à d’autres groupes marginalisés en Hongrie, comme les sans-abri et les Roms. Cela soulève une question : était-il facile d’aider les réfugiés parce qu’ils étaient seulement de passage, contrairement aux « pauvres indigènes » ? Est-ce que les gens en quête de protection veulent vraiment être traités comme des réfugiés misérables qui seront reconnaissants de l’aide des généreux Hongrois ? D’un côté l’aide humanitaire ne traite que les symptômes du phénomène mais pas sa structure ni sa source. Et d’un autre côté, je considère que dans le climat politique actuel en Hongrie, même les actions humanitaires sont des actes de solidarité. Face à une telle campagne de propagande sans relâche contre les personnes en quête de protection, donner une couverture ou un sandwich constitue déjà une action politique à l’encontre du message du gouvernement.

À l’heure actuelle, la situation est très délicate à la frontière sud du pays, les centres de détention sont pleins, il y a des grèves de la faim, et le gouvernement prévoit en plus de supprimer toute aide à l’intégration des réfugiés reconnus comme tels. Mais comme nous le savons tous, loin des yeux, loin du cœur. Bien que les groupes Migration Aid, Migszol Szeged et SEM! sont encore à l’œuvre dans les zones frontalières et à Budapest, la dynamique et la demande pour un changement a diminué. Je suis assez surprise de voir à quel point toutes les personnes qui faisaient du bénévolat dans les gares ont accepté facilement le statu quo. Ce qui manque à l’heure actuelle, à mon avis, c’est une protestation active contre le gouvernement Fidesz et la destruction de facto d’un système d’asile en Hongrie. Même quand il n’y a plus de réfugiés cibles de notre compassion humanitaire en vue, cela ne signifie pas qu’il n’y a pas de travail à faire. Il est temps transformer cela en revendications politiques actives. Mais lorsque vous n’avez pas quelqu’un pour vous remercier de vos efforts immédiatement, cela demande une motivation différente.

« À l’heure actuelle, la situation est très délicate à la frontière sud du pays, les centres de détention sont pleins, il y a des grèves de la faim, et le gouvernement prévoit en plus de supprimer toute aide à l’intégration des réfugiés reconnus comme tels. »

En tant qu’activiste, pouvez-vous nous raconter un moment particulièrement fort que vous conservez en mémoire de cette crise migratoire ?

J’appellerais cela plutôt la crise de l’Europe que la crise migratoire. Un souvenir fort qui me vient à l’esprit c’est d’avoir pris part à la « Marche de l’espoir » vers l’Autriche le 4 septembre, avec des gens qui s’évanouissaient de fatigue le long de la route et les villageois de la région sortant de chez eux avec les bogrács (ndlr : la marmite traditionnelle hongroise) pour leur faire à manger. Un autre souvenir fort, mais moins flatteur pour les volontaires humanitaires : au cours d’une discussion avec une figure de proue d’un groupe humanitaire au sujet des personnes qui protestaient devant Keleti, qui ne comprenait pas de qui je parlais tant que je ne spécifiait pas « les réfugiés ». C’était choquant pour moi de voir comment, même en tant que volontaires humanitaires, on se concentre davantage sur l’identité de réfugié de quelqu’un comme plutôt que de l’envisager comme une personne.

Les pays d’Europe centrale – en particulier la Hongrie – sont souvent stigmatisés pour leur rejet des migrants. Pourtant, d’autres pays, comme la France, ne brillent pas par leur xénophilie… Y a-t-il une crise de la compassion et l’hospitalité spécifique dans cette région de l’Europe ?

Il y a une crise de compassion et de l’hospitalité dans toute l’Europe, pas seulement en Europe centrale et orientale. Ici, cela prend juste une forme différente. Cela dit, je suis très déçu de voir que l’on juge les pays occidentaux au regard de leurs personnes bienveillantes, alors que les pays d’Europe orientale sont jugés au regard de leurs gouvernements malveillants, et sont immédiatement assimilées à des sociétés avec une culture politique « antidémocratique » ou « immature ». Après tout, la cause majeure de cette crise est la législation de l’Union européenne, en grande partie conçue par les décideurs et les politiciens d’Europe occidentale. Cela ne dédouane pas les gouvernements d’Europe orientale d’un pouce de leur responsabilité d’avoir investi dans des campagnes xénophobes et surtout islamophobes, mais une partie de la spécificité de l’Europe orientale, comme je le perçois, tient à sa position de semi-périphérie de l’Union européenne, une zone que les gouvernements occidentaux peuvent présenter comme une région un peu arriérée.

« Après tout, la cause majeure de cette crise est la législation de l’Union européenne, en grande partie conçue par les décideurs et les politiciens d’Europe occidentale. »

On voit cependant maintenant que la politique de migration d’Orbán est devenue un symbole, voire même un précédent de la politique migratoire très serrée de l’UE. Il ne faut pas oublier comment l’Union européenne a commodément oublié la clôture sur la frontière terrestre gréco-turque qu’elle a financé il y a des années, ni comment la Finlande a récemment fermé une grande partie de sa frontière avec la Russie à tous à l’exception des citoyens finlandais, russes et biélorusses. Sans parler de l’immense clôture à Melilla, à la frontière hispano-marocaine. Où était l’indignation morale ? Pourquoi est-il si facile de s’indigner face aux Européens de l’Est ? Dans le même temps, les règles de regroupement familial, l’outil le plus brutal utilisé contre les personnes bénéficiant d’une protection internationale, ont été extrêmement resserrées dans de nombreux États membres de l’UE, de l’Ouest comme de l’Est. Peut-être que cette même réponse xénophobe aux personnes en quête de protection, à l’Est comme à l’Ouest, érode quelque peu cette division spatiale de l’Union européenne… Et où est le Sud de l’Europe dans tout ça ? Où sont les Balkans ? Les seules fois où la Grèce a semblé compter comme un pays européen, c’était pour la blâmer collectivement pour toutes les politiques qui ont échoué. Ce qui est spécifique à la région d’Europe centrale et orientale, je dirais, ce sont les politiques préconisées par le groupe de Visegrád, à savoir : faire campagne pour une Union européenne basée sur les valeurs familiales chrétiennes-catholiques, en rupture avec la ligne adoptée par le Pape.

L’Union européenne est également coupable d’avoir laissé des sociétés fragiles face à ce nouveau phénomène, n’est-ce pas ?

Exactement. L’Union européenne est responsable non seulement de les avoir laissé seuls, mais aussi d’avoir créé le système. Et après que la mort de personnes a prouvé que ce système était responsable d’immenses souffrances, plutôt que d’admettre sa propre responsabilité, l’UE a préféré se défausser de sa responsabilité, sur la Grèce en particulier.