À Budapest, Viktor Orbán veut prendre la Citadelle

Chantier monstre dans le quartier du château, projet de Bois des musées à Pest, grattes-ciel au nord de la ville… Les grues ne sont pas prêtes de disparaître du paysage budapestois. Viktor Orbán entend poursuivre sa politique de grands travaux en s’attaquant cette fois à l’emblème de la capitale : la Citadelle.

Budapest_Liberty_Statue

Le gouvernement a publié le 15 juillet dernier un appel à idées portant sur «l’utilisation future du mont Gellért et de la Citadelle, ainsi que le renouvellement de sa fonction et de sa vocation». En s’enregistrant sur un site Internet dédié, chaque Hongrois, qu’il soit professionnel ou simple citoyen, est ainsi invité à faire des propositions quant à l’avenir de cette ancienne forteresse défensive, de sa statue et de son parc, véritable poumon vert en plein cœur de la capitale. Jusqu’à hier, chaque postulant pouvait envoyer ses questions, lesquelles devraient recevoir une réponse le 1er août prochain. S’ouvrira ensuite jusqu’au 3 octobre la phase de dépôt des projets, avec une publication des résultats prévue le 10 novembre. Un budget de 40 millions de forints a été alloué pour dédommager les candidats, sachant que le premier d’entre eux ne pourra pas recevoir au-delà de huit millions. Le comité d’évaluation est composé de 13 membres, majoritairement des architectes et des historiens de l’art. Le gouvernement est représenté par quatre membres du Cabinet du Premier ministre, preuve s’il en est du pilotage politique du projet par Viktor Orbán en personne.

Alors que l’État a lancé de nombreux grands chantiers depuis le début du second mandat Orbán, ce projet a reçu un accueil mitigé dans la presse. « Après l’appropriation et la déstructuration de Kossuth tér, József nádor tér, Orczy-kert, Madách tér, le Bois de la ville et le Château, après le déracinement des plantes et l’abattage des arbres, le tapis de bombes est arrivé au seuil de sa prochaine étape : le mont Gellért, point culminant de la ville, visible de partout » écrit ainsi Beáta Markó, du site 168 óra, proche de la gauche. Du côté du journal conservateur Magyar Nemzet, l’on met en garde contre la tentation du « c’était mieux avant », rappelant ainsi les lugubres anecdotes qui entouraient la colline au début du XXe siècle. « Drogue, magie, prostitution : est-ce vraiment ce dont on a besoin dans le monde actuel ? Il n’y a que la Citadelle qu’il faudrait réussir à intégrer dans tout ça » écrit ainsi Miklós Ugró.

Au-delà de la seule dimension urbanistique, les chroniqueurs et éditorialistes critiquent surtout le goût du chef du gouvernement pour le gigantisme et la démesure. Sur 168 óra, l’auteure suggère de sculpter sur les flancs du Gellért le visage de Viktor Orbán himself, « père de notre démocratie illibérale », sur le modèle des portraits de présidents du Mount Rushmore, aux Etats-Unis. Dans la même veine ironique, elle propose également d’édifier au sommet un stade de football, en clin d’œil à la « stadomanie » qui anime le leader conservateur depuis son retour au pouvoir en 2010. Trois ont été déjà été construits dans le pays en six ans, tandis que quatre sont en projet.

Du côté des architectes et urbanistes, l’on déplore une « formulation problématique » de l’appel à idées. La Chambre des architectes hongrois (MEK) regrette notamment que le texte officiel ne distingue pas les professionnels des amateurs dans le processus d’évaluation, et critique aussi le flou autour de l’attribution des prix. István Eltér, le président de l’organisation, estime néanmoins que l’initiative gouvernementale va dans le bon sens, car « le mont Gellért ne peut pas rester dans cet état ». Dans la mesure où de nombreux appels à projet ont été abandonnés ces dernières années – le dernier en date étant la rénovation du siège du MTESZ à côté du Parlement -, le risque d’une faible participation d’architectes de qualité est néanmoins réel.

Selon Magyar Idők, média le plus proche du gouvernement et partisan du projet, l’enjeu de l’appel à idées est surtout de « valoriser et rendre attractif » un site qui fait partie du patrimoine mondial de l’Unesco. La rénovation de la Citadelle permettrait, dans la droite lignée des projets actuellement en chantier dans la capitale, d’augmenter le potentiel touristique de Budapest ainsi que son rayonnement culturel. Le blog Falanszter, spécialiste de l’histoire de la ville, préfère quant à lui relativiser cette énième tentative de rénovation, rappelant ainsi la très longue liste de projets qui s’accumulent depuis les années 1870 pour soulager la silhouette de la ville de la forteresse construite au milieu du XIXe siècle par les Habsbourg pour défendre la ville contre les insurgés. Parmi les plus spectaculaires figure sans doute le projet d’un Panthéon « à la hongroise », qui avait bénéficié de propositions signées des plus grands architectes de l’époque.

Source : Falanszter.
Source : Falanszter.

Plus récemment, Imre Makovecz, architecte très proche du Fidesz, avait proposé avant sa mort que la Citadelle soit surmontée d’une réplique géante de la sainte Couronne hongroise. Si le projet retenu implique de détruire la Statue de la Liberté construite pour célébrer la libération de la ville du joug allemand par les Soviétiques, le logo de la candidature budapestoise aux Jeux Olympiques devra se trouver un nouvel emblème…

Logo officiel de la candidature de Budapest aux Jeux Olympiques de 2024.
Logo officiel de la candidature de Budapest aux Jeux Olympiques de 2024.

 

Ludovic Lepeltier-Kutasi