Budapest reprend le contrôle total de son eau

Le conseil municipal de Budapest a mandaté, lundi, le maire István Tarlós pour renégocier le contrat actuel de la gestion des eaux de la capitale avec la société française Suez Environnement SA et son partenaire allemand RWE Aqua GmBH. La ville, propriétaire de la compagnie des eaux à 75% (Budapest Vizmuvek Zrt.), entend leur racheter leurs 25% de parts dans l’exploitation et reprendre par la même occasion le contrôle total de la gestion de l’eau, richesse naturelle considérée comme la plus importante en Hongrie.

Les parties ont trois mois pour trouver un terrain d’entente, auquel cas Budapest exercera son droit d’annuler purement et simplement le contrat. Dans cette négociation, Budapest propose de payer 15,1 milliards de forints, soit près de 52 millions d’euros aux investisseurs étrangers. Selon les calculs de Tarlós, cette somme serait 1,4 milliards de forints inférieure à ce qu’ils ont payé en 1997 pour entrer sur le marché budapestois. Comme pour le financement de sa compagnie de transports publics, la ville compte trouver ces fonds grâce à de nouveaux impôts sur les sociétés de services de base (distribution de l’eau elle-même, du gaz et de l’électricité).

Lors d’un passage à la radio hongroise la semaine dernière, le maire a également ajouté qu’avec cette reprise en main de l’eau, la ville allait économiser 33 milliards de forints sur les dix prochaines années (Suez et RWE devaient gérer la distribution de l’eau jusqu’en 2022). Il n’a cependant pas exclu de contracter un nouveau crédit dans un futur proche pour assurer le fonctionnement de Budapest Vizmuvek Zrt.

Le grain de sel de Sarkozy

Au début de l’année, l’hebdomadaire conservateur Héti Valasz posait les bases idéologiques de la nationalisation de « l’or bleu » lorsque l’information n’était encore qu’un bruit de couloir au parlement hongrois. Dans un article accusant Suez d’avoir fomenté un « complot sur les eaux hongroises », le journal ne manquait pas de rappeler qu’en 2010, la Ville de Paris elle-même s’était séparée des prestataires privés après 25 ans de services « basés uniquement sur le profit » (Suez pour la rive gauche, Veolia pour la rive droite), pour aujourd’hui gérer ses eaux directement. Et de citer certains responsables politiques parisiens : « l’eau n’est pas une marchandise, il est normal de retirer sa gestion à la sphère privée pour la rendre à la collectivité« .

« Malgré cela, – écrit Héti Valasz – le pouvoir central français n’hésite pas à engager les moyens diplomatiques de son capitalisme d’Etat pour que Suez et Veolia puissent tranquillement encaisser des profits à l’étranger, comme en Hongrie. Nicolas Sarkozy, dans une lettre du 23 novembre 2011 adressée au Premier ministre Viktor Orbán et récemment publiée sur le site Internet de Magyar Narancs, dit sans ambages son « inquiétude« , notamment dans « le cas des concessions de service public (distribution et traitement des eaux à Budapest)«  ».

Le scandale de Pécs, source d’inspiration

Considérant ses mésaventures à Pécs il y a trois ans et la procédure judiciaire qui s’en suit actuellement, autant dire qu’une multinationale comme Suez n’est clairement plus la bienvenue en Hongrie. A l’instar du maire de Pécs Zsolt Páva, Istvan Tarlós ne s’en cache pas : il accuse ouvertement les compagnies étrangères de ne pas respecter un contrat qui était déjà défavorable à la municipalité et d’abuser de leur position de monopole pour surfacturer leurs services. Toujours selon Héti Valasz, István Tarlós avait l’intention de renégocier le contrat de distribution et de traitement des eaux usées dès son arrivée à la mairie en 2010, en s’inspirant du scandale de Pécs en 2009.

Un marché juteux pour le privé, catastrophique pour le public

De toute façon, le maire prétend pouvoir s’appuyer sur un bilan prévisionnel de la privatisation accablant pour le consortium de multinationales. Au moment de la privatisation du réseau des eaux, Suez avait, en plus de sa participation à 25%, obtenu le droit de diriger l’entreprise. De 1997 à 2012, elle aurait réalisé 35 milliards HUF de bénéfices. Selon Héti Valasz, elle pourrait gagner 30 milliards de plus d’ici 2022 si le contrat restait en l’état (pour rappel, l’investissement de départ avait été de 16,5 milliards HUF). Mais le bilan ne serait pas aussi juteux si on n’y ajoutait pas l’obligation pour Budapest, à la fin du contrat, de racheter les parts à leur nouvelle valeur (estimée à 17 milliards HUF par le journal).

Vue aérienne de la station d’épuration des eaux usées à Csepel, alors en construction en novembre 2009. Crédit photo : csepel.info

Grossomodo, le calcul de l’hebdomadaire est le même pour Veolia dans le cadre de ses travaux de traitement des eaux usées (assainissement) : achat de ses parts (25%) pour 16,9 milliards HUF, 42 milliards HUF de bénéfices depuis, et une prévision de 35 milliards HUF à gagner d’ici 2022, avec en prime 18 milliards au rachat des parts par la ville. Cependant, il semblerait que les rapports entre les responsables municipaux et Veolia soient bien meilleurs que dans le cas de Suez, qui est définitivement sur la corde raide en Hongrie. La gestion des infrastructures de Veolia à sa nouvelle station d’épuration construite à Csepel ne serait donc pas en danger pour l’instant.

On l’aura compris, l’eau est un sujet délicat en Hongrie et sa valeur marchande jugée inestimable par les locaux constitue un prétexte idéologique en or pour les conservateurs au pouvoir dans la plupart des collectivités locales du pays. Il s’agit d’un thème tellement favorable au protectionnisme qu’il cristallise toute la soi-disant « cohérence » du projet économique et budgétaire du gouvernement depuis qu’il a lancé sa fameuse idée de surtaxer les multinationales dans les secteurs les plus porteurs de l’économie (services, énergie, finances, télécoms…) pour lutter contre la crise et répondre à l’orthodoxie budgétaire souhaitée par Bruxelles.

Règlements de comptes

Evidemment en Hongrie, cette affaire du marché de l’eau à Budapest donne lieu à un nouveau règlement de compte entre les conservateurs et les libéraux anciennement au pouvoir. Depuis l’automne dernier, une enquête judiciaire est en cours concernant l’attribution et la gestion de ce marché public. Les enquêteurs s’intéressent en premier lieu à Gábor Demszky, maire SzDSz de Budapest pendant 20 ans.

Par contre à long terme, la guerre menée contre les multinationales risque de coûter très cher aux collectivités locales et à l’Etat hongrois. Concernant Suez et ses conflits en Hongrie, on peut évidemment penser, comme le fait Héti Valasz en s’appuyant sur la lettre de Sarkozy adressée à Orbán, que la multinationale mise aujourd’hui sur le plan international, avec la pression politique française et par là-même celle du FMI et de la Commission européenne. Sur le plan strictement judiciaire, la compagnie a confié ses affaires au cabinet d’expertise américain Compass Lexecon, dont le chargé d’affaires est Jonathan Orszag, un Hongrois d’Amérique proche de la famille Clinton. En septembre dernier dans l’affaire de Pécs, la Cour suprême de Hongrie avait cassé l’arbitrage de la Chambre de commerce et d’industrie en faveur de Suez. La procédure est actuellement en cours à Vienne, au Centre International d’Arbitrage (VIAC), où Compass Lexecon réclame 10 milliards de forints de dommages et intérêts (26,6 millions d’euros) à la ville de Pécs pour avoir illégalement écarté Suez Environnement de son exploitation et de ses infrastructures.

Sources : MTI, Héti Valasz (extraits traduits publiés dans Courrier International, édition du 26 janvier 2012)

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