Budapest, la renaissance d’une métropole artistique

Décidément, Budapest est une ville qui, outre la beauté imposante de son site et le charme et l’animation de ses grandes avenues et boulevards «à la parisienne» – le côté léché bon chic bon genre en moins mais les fantaisies architecturales en plus – n’arrivera pas à me décevoir, du moins sur un plan : sa vie musicale et théâtrale.

Le Müvészetek Pálotája (Crédit : Index.hu)

Pour ce qui est du théâtre, ceux qui connaissent ne me contrediront certainement pas, tant la chose me semble évidente. Ce qui vaut aussi bien pour le style «boulevard» que dans le répertoire classique ou contemporain. Et à des prix sans rapport avec ce que doit débourser un Parisien moyen. C’est ainsi que, pour l’équivalent d’une place de cinéma parisien, je me suis payé le luxe de revoir quatre fois de suite La famille Tóth (A Tóthék) d’István Örkény ou encore trois fois la désopilante Naphtaline (Naftalin) de Jenő Heltay avec la géniale paire d’acteurs Sándor Csányi/Tibor Szervét  au théâtre Radnóti (mais je pourrais en citer dix autres de ce niveau).

Quant à la musique, le choix qu’offrent ses concerts et ses salles n’a rien à envier aux plus grandes capitales européennes. Certes, la qualité de l’opéra n’atteindra pas le prestige d’un opéra Bastille ou d’un Covent Garden, mais son niveau me semble largement satisfaisant, égalant, voire dépassant parfois ce que j’avais connu en Allemagne à Francfort ou même Berlin. Avec une mention particulière pour le ballet, en très nette progression depuis quelques années.

Quand je parle des salles, je pense, bien sûr, en premier lieu à l’opéra. Certes moins imposant que notre Palais Garnier, mais avec cette petite note de charme en plus que lui confèrent ses belles proportions.  Sans compter une meilleure visibilité et une excellente acoustique. (Dommage que la  placette qui le dessert soit gâchée à ce point, avec cet ex Institut de la Danse, feu Palais Dreschler – qui abritait jadis l’un des cafés les plus courus de la capitale (1) –,  laissé lamentablement à l’abandon depuis des années…). Et je pense aussi à cette Académie de Musique (Liszt Ferenc Zeneakadémia) dont les décors font la joie des visiteurs étrangers. Curieux croisement entre la Philharmonie de Vienne et la salle Gaveau, mélange de Jugendstil et de néo-classique, doré et décoré à souhait de cygnes, angelots, danseuses dénudées et autres volatiles. Le seul reproche que je ferais à ces charmantes muses dévêtues est qu’elles se plaisent à me distraire en plein milieu des concerts (en général dans les mouvements lents)… Une salle en réfection dont nous attendons tous avec impatience la réouverture (en principe prévue pour fin mars 2013).

Mais le sommet est constitué pour moi par l’édifice et les salles du Palais des Arts (Müvészetek Pálotája), ouvert en 2002. Non seulement un chef d’œuvre d’architecture, mais une salle de concert fort belle,  toute en bois clair et couleurs pastel, avec une acoustique à mettre au rencart la plus belle chaîne Hi-Fi du monde (2). Élevé au bord du Danube dans un parc ludique parsemé de statues, fontaines, voire d’une petite ’”tour de Babel”,  se trouve à deux pas le nouveau Théâtre national (Nemzeti színház), équivalent de notre Comédie française en version XXème siècle. Un bâtiment par contre décrié en raison de son architecture  un peu trop tarabiscotée, voire kitch, au goût de la majorité. Personnellement, j’apprécie… Une façade en colonnades coiffées de statues, peut-être un peu criarde, certes, mais qui a au moins le mérite de ne pas être ennuyeuse. Car, après tout, qu’est-ce que le théâtre, sinon un jeu, un artifice? Ce qu’a parfaitement rendu l’architecte. Le seul reproche que je formulerais à l’égard des urbanistes qui ont conçu le projet est que le théâtre, distant d’à peine 100 mètres, tourne bizarrement le dos au Palais des Arts au lieu de lui faire face…

Au-delà de leur aspect, ces deux bâtiments, surtout le Palais des Arts, me semblent remarquables au plan fonctionnel. Par exemple, avec cette multitude de coins et recoins, terrasses, escaliers, la salle de concerts se vide en quelques instants et ses annexes offrent mille lieux de détente pour les auditeurs lors des entre-actes (avec une merveilleuse vue sur la ville et le Danube en amont). Pour ce qui est du théâtre National, je le trouverais presque, avec la belle moquette bleue et les fauteuils moelleux de ses foyers, trop luxueux, tel un hôtel 5 étoiles. Mais bon, ce n’est pas moi qui cracherais sur ce confort…

Outre l’aspect esthétique ou fonctionnel que l’on pourra ou non critiquer, ce qui me séduit est de voir ainsi se développer un nouveau centre de culture au Sud de la ville.  Car, Budapest a beau être prisée des touristes, nous commencions pour certains à nous lasser de les voir constamment tourner en rond dans un petit cercle de 2-3 km – un peu à l’instar de l’intra-Ring de Vienne –  entre le sempiternel Pont de Chaînes-Parlement-Basilique-Opéra et la place des Héros, moyennant une saut photo au Bastion des Pêcheurs. Des édifices construits voici plus d’un siècle (1870-1910), et …. depuis ?, strictement rien… Pas le moindre édifice moderne, mis à part un immeuble de bureaux – également décrié et que je trouve au contraire fort réussi – place Vörösmarty au centre de la zone piétonnière.

Un jeune Hongroise résidant à Paris m’avait un jour qualifié les Parisiens d’horriblement conservateurs… ce qui avait failli me faire tomber en syncope. On  peut tout dire ou presque de mes compatriotes, mais certainement pas les accuser d’être à ce point fermés. Quand je vois la réaction de nombreux Hongrois face à cette petite touche de modernité que des architectes ou urbanistes téméraires tentent d’insuffler à la perle du Danube, je trouve la remarque assez cocasse.

Bref, un peu comme avec notre Est parisien (Bercy, Bibliothèque Mitterrand, Coulée verte..), je pense que Budapest avait grand besoin de prendre un peu le large et de sortir, sans la renier pour autant, de son image K&K-Sissi où elle s’était gentiment enfermée. Voilà qui est fait. Et, non comme on vient de me le rétorquer, dans une banlieue éloignée, mais dans un quartier orné de nouvelles résidences, situé bord du Danube, à 10 minutes du vieux centre.

Autre avantage, peut-être le plus important à mes yeux: avec cette merveilleuse salle de concert, la capitale est désormais en mesure d’accueillir les plus grandes formations musicales du monde, ce qui n’était pas le cas précédemment. En Europe centrale, seules Vienne et Berlin me semblent rivaliser sur ce plan. Certes, et même avec une offre encore plus large. Mais, pour ce qui de le salle, je ne verrais comme rivale que la Philharmonie de Berlin et encore commence-t-elle à dater.

Maintenant, beaucoup reprochent à cette réalisation son environnement politique. Je n’étais plus en Hongrie lorsque le projet a été lancé (1998-2000), mais j’ai cru comprendre qu’émanant de la droite alors au pouvoir, il venait contrecarrer un ancien projet de la majorité précédente, de gauche. Peu importe ! Ce qui compte est ce que je constate en 2012. Qu’on laisse donc pour une fois de côté ces escarmouches incessantes  qui enveniment ici notre quotidien ! (Mon mérite en est d’autant plus grand que mes affinités sont ici plus tournées vers la gauche que vers la droite). Mais laissons la primauté à la musique, à la danse et au théâtre et oublions, ne serait-ce que le temps d’un concert, les joutes qui rendent notre quotidien si amer !

Tel est le sentiment qui m’animait lorsque, tout dernièrement, j’ai eu le bonheur d’assister au Théâtre national à un merveilleux concert sur le thème „Mozart en ré mineur” (3). Et le public à l’unisson. Voilà le miracle de la musique ! Et ce bonheur de me réconcilier avec une ville enfin digne des plus grandes métropoles européennes…


(1): café Reitter

(2): conçu par une architecte hongroise et, pour l’acoustique, par cette même firme américaine qui a travaillé pour notre salle Pleyel.

(3): ouverture de Don Juan, 20ème concerto pour piano, Requiem (Ádám Medveczky, József Balog, Óbudai Danubia Zenekar, 5 novembre)

Pierre Waline